Retour sur les mains négatives

Samedi 28 Avril 2018

Retour sur les mains négatives ou L’instance de la lettre


Qu’est-ce qu’il leur a pris, à ces hommes du Gravettien et de l’Aurignacien, de venir dans les entrailles de la terre, pour y laisser, sur les parois, l’empreinte en négatif de leur main?
Et ce d’autant plus que, en France et à cette époque, il y a très peu de représentations du corps humain dans son intégralité, alors que foisonnent les figures animales. Citons ces exceptions : la scène du puits à Lascaux, le sorcier des Trois Frères en Ariège, Bernifal, et Saint-Cirq.
Notre imaginaire est sollicité par ces mains négatives, et nous  incite, comme le fit Freud à d’autres propos, à juxtaposer phylogenèse et ontogenèse. Non pas pour postuler un inconscient collectif,  - il n’a jamais cédé là-dessus - mais pour enregistrer le fait que la culture, la civilisation, ne s’est pas mise en place à partir de rien, mais à partir du Rien, du trou d’angoisse, ce rond brûlé dans le symbolique, ce réel insymbolisable qui cause le désir, et donc l’inconscient du parlêtre.
Le néotène humain, né dans un bain de langage, est dépourvu de l’instinct qui dicte à l’animal ses comportements et les principes de sa survie.
Son premier cri est déjà une demande, et avec celle-ci disparaît toute satisfaction immédiate, la pleine jouissance de son corps n’a plus cours.
Le temps, désormais, lui est compté, creusant le trou générationnel (Œdipe) et la mort lui apparait inéluctable. – Seul l’homme enterre ses morts -.
Deux questions s’imposent:
- Pourquoi le corps humain semble-t-il interdit de représentation en ces lieux et à cette époque?
- Pourquoi l’art rupestre s’inscrit-il dans des grottes (mais pas toujours), et pourquoi le premier calligramme connu est-il logé dans le secret d’un pot?
S’agit-il du sacré, de communiquer avec les dieux, ou bien simplement n’y a-t-il que ceux-là qui se sont conservés?
Venons-en donc  aux mains!
Intéressons-nous à ces très anciennes manifestations de l’activité proprement humaine (environ 30.000 ans B.P.) et limitons volontairement notre propos aux représentations sur un support plan qui, Lacan le souligne, n’a rien d’indifférent : les parois des grottes, dans les entrailles de la terre. Laissons de côté les productions d’artéfacts, os cochés, objets sculptés, etc., qu’ils réalisaient à l’air libre.
Ces mains qui nous intéressent, représentées en négatif sur les parois des grottes grâce à la technique du pochoir, témoignent de ce que je qualifie de l’activité sublimatoire de nos lointains ancêtres. Comme s’ils avaient prémédité de circonscrire un « blanc » à l’aide du pigment soufflé sur la main appliquée contre la paroi, puis ôtée.
La main, ici, n’écrit pas la lettre, elle est la lettre, un pur bord. La main, partie du corps, définit à elle seule la lettre qu’elle inscrit et abandonne.
Je formule l’hypothèse que ces mains, représentées en négatifs, sont la trace – empreinte et signe – de la première lettre d’écriture, lettre « informelle » sous forme de calligramme. La trace d’un corps non représentable, fixation d’un trait qui fait trace d’un mythe originel, d’un bord qui le circonscrit.
Semblent aller dans ce sens les modifications parfois apportées à la silhouette de la main qui sera représentée avec un ou plusieurs doigts repliés, et donc invisibles, comme si, hypothèse encore,  cette double négativation témoignait de la recherche d’un alphabet en gésine. Recherche qui ne pourra aboutir que bien plus tard, après la maîtrise du dessin, comme cela se voit d’ailleurs avec les enfants.
Réduites à un phénomène de bord entourant un vide central, les mains négatives ont les caractéristiques d’une lettre qui n’aurait plus qu’à perdre sa figurabilité pour, privée de son caractère de signe, se référer à la pure différence, et devenir un signifiant qui représentera le sujet pour un autre signifiant.
Un sujet s’identifie avec cette « lettre » qu’il perd en l’écrivant avec son corps – pour que cela cesse de ne pas s’écrire – et non dans son corps comme ne cesse de l’écrire l’hystérique.
Où l’on voit passer du nécessaire au contingent la représentation d’un sujet pour lui-même. Ce qui a pu faire dire à Lacan, après Freud, que l’art est une sublimation de l’hystérie.
Sur un plan imaginaire, où ontogenèse et phylogenèse se rejoindraient, ces images préhistoriques entrent en résonance avec le fait que c’est en accédant à la position debout que, libérant ses mains de l’appui sur le sol, (disparition de l’empreinte de ses antérieurs), et par-là même sa tête, sa mâchoire, de son rôle préhensile, soulageant son souffle et dégageant son larynx, renonçant à l’odorat comme déterminant dans l’appréhension des choses, c’est en se dressant que l’homo erectus, puis sapiens, put accéder à la parole. Ces mains évoquent la trace disparue de l’ancêtre animal. Comme un retour du refoulé qui s’inscrirait. 
Le travail de Lacan et la découverte, postérieure à l’élaboration freudienne, des mains négatives nous permettent, me semble-t-il, de faire le pas – dans le sens de la démarche et de la négation – qui fait de la négativation de la main, délimitant un trait de coupure, le témoin, le signe visible d’un changement de registre, de l’accession au symbolique, par ailleurs installée depuis bien plus longtemps.
Par ce trait qui marque la différence, la séparation d’avec la paroi-mère (le pigment recouvre d’abord main et paroi), un sujet se compte et se représente comme moins un.
Il m’a semblé que cet exemple original des mains négatives permettait de faire le pas – trace et négation – qui consiste à référer ce vide à une perte (de jouissance) consentie, intime et sublimée:
- Consentie, car j’y vois une sorte d’écriture, dans l’après-coup d’un jeu du Fort-Da;
- Intime, car perte symbolique d’une partie du corps, évoquant la livre de chair, qui ne fait pas appel à une dualité intérieur-extérieur;
- Sublimée, car sacrée, ritualisée en inscription en mémoire (inconsciente) du sacrifice fait au symbolique qui fit de l’hominidé primitif un parlêtre, un sujet divisé, affecté (angoisse !) du signifiant, et par là même, soumis à ses lois.
Ne peut-on voir dans cette façon de montrer une coupure, par exemple entre ce qui est coloré et ce qui ne l’est pas, une illustration de la fonction structurante de l’inscription du trou dessiné par cette proto-lettre ou ce calligramme? N’y a-t-il pas là la manifestation écrite d’un trait qui, en bordant le vide, redouble symboliquement la coupure, en permettant ainsi la transmission.
La lettre comme écriture de l’absence de la Chose, de la jouissance « naturelle » perdue, dont le symptôme est le chiffrage. Elle vient à la place du symptôme, ce qui expliquerait en partie l’affirmation de Lacan selon laquelle le névrosé n’a pas accès à la sublimation : il faut qu’il jouisse de son symptôme.
On pourrait peut-être avancer que:
- La création travaille à évider l’objet a en le transposant dans une Autre langue ou sur une Autre scène ;
- L’art montre le vide en fonction de sa technique propre ;
- La sublimation, nouant les trois instances, écrit le trait de coupure, nœud ou lettre.
La sublimation traiterait « … ce manque du bord redoublé […] et qui le rapporte à la coupure le plus loin poussée, celle qui concerne le a comme tel. ». Elle écrirait la perte qui nous constitue sans faire appel à un objet métonymique qui comblerait le trou, comme nous le faisons d’habitude avec le fantasme, sans s’aider de ce leurre, sans céder sur le désir.
En ce sens, elle me parait prolonger le processus de création, d’invention à l’œuvre dans l’analyse. Je fais de ce passage de la création à la sublimation l’équivalent du pas, ou de la passe, qui sépare l’analyse « efficace » de la didactique, qui, seule, permet une transmission, grâce à la spécificité du désir qu’elle met en place.
Elever l’objet à la dignité de la Chose, de l’a-chose, cela veut dire que a puisse s’inscrire comme pur bord, i.e. comme une lettre quelconque, afin que puissent s’engendrer des signifiants nouveaux.
Lacan écrivit au tableau, en préambule à son séminaire D’un Autre à l’autre : « L’essence de la théorie psychanalytique est un discours sans paroles ». Simple lettre peut-être, résultant de l’acte d’un sujet, un discours en acte ? Ce qui n’est pas sans m’évoquer une autre phrase du séminaire Les Non-dupes errent, cette fois : « Le réel ne se fraye que de l’écrire ».
Nous pouvons, dans ces sociétés sans écriture, mettre en évidence, non la présence, mais l’effet d’une tiercité venue interdire l’impossible collage à la nature-mère, ou assumer la non-adéquation du mot à la chose, métaphorisée pour nous par l’interdit de l’inceste.
Si nous ne pouvons, et pour cause, y montrer la référence à un Père, et qui plus est à l’œdipe, nous y trouvons, me semble-t-il, une écriture de la métaphore comme telle, qui lie notre émergence de sujet, non à la loi de quelque Commandeur, mais à celle du signifiant et de la lettre.
Tout ceci est-il vrai?
A défaut, ceci n’est-il pas vraisemblable? Quoiqu’il en soit, cela m’a permis de travailler.

Pierre Danhaive
Poitiers, le 28 avril 2018

 (1) L’objet a, invention de Lacan: il écrit aussi bien l’objet de la pulsion partielle que l’objet dans le fantasme singulier de chacun, que le Rien, ce réel du trou d’angoisse, la cause du désir.
 (2) Jacques Lacan - Séminaire L’angoisse, leçon du 30 janvier 1963.