Éléments de discussion, à propos du texte de JP. Lebrun, par Marc Estenne

Éléments de discussion, à propos du texte de JP. Lebrun : « Et si notre démocratie était malade… »

Merci pour ton texte qui est le bienvenu pour contribuer à la réflexion indispensable dans le climat de violence et de confusion que nous connaissons. Il y aurait beaucoup de choses à dire; je me limite à quelques éléments que j'énonce brièvement mais qui mériteraient d'être approfondis :
- Tu as sans doute plus réfléchi à cela que moi mais il ne m'apparaît pas comme allant de soi que la fin de toute transcendance est la conséquence inéluctable de la laïcisation de notre société. Je ne vois pas pourquoi les valeurs de la révolution française qui ont fondé notre démocratie laïque ne pourraient être le support d'une transcendance, d'un au-delà du sujet, comme défini dans ta note de bas de page. Ou pour le dire autrement, pourquoi une transcendance laïcisée deviendrait nécessairement une immanence? Pour soutenir cette question, on peut prendre l'exemple des démocraties anglo-saxonnes - en particulier les USA - qui ne sont pas laïcisées (la constitution n'y institue pas la séparation de l'église et de l'état, et la religion continue d'y être un facteur d'organisation sociale majeur) et qui souffrent pourtant, tout autant que la nôtre me semble-t-il, d'une difficulté de "vivre ensemble", de "faire société".
- D'où la question: dans ce qui anime la tentation de se libérer du Un, de refuser l'autorité et les hiérarchies, ne faut-il pas distinguer – autant que faire se peut - ce qui pourrait ressortir du mouvement propre de notre démocratie laïque (voir supra) de ce qui est lié au déclin du modèle patriarcal, au développement d'un capitalisme néo-libéral agressif, ou encore à l'accroissement des inégalités et à la fragmentation de notre société. Même s'il existe des articulations entre ces éléments il convient sans doute de ne pas les réduire les uns aux autres. Par exemple, la difficulté de renoncer à l'immédiateté, l'avènement d'une jouissance sans limite que tu as bien décrite dans tes écrits sur la NEP doivent-elles être pensées comme témoignant de cette contradiction interne à la démocratie (tu évoques l'égalité toujours plus grande qui finit par exiger la fin de tout au-delà d’un chacun) ou sont-elles plutôt prescrites par le capitalisme consumériste outrancier qui s'est imposé depuis quelques décennies?
- Un autre élément qui me paraît important: l'avènement de ce que tu nommes l’instable obligé de la démocratie laïque peut être mis en écho avec un événement majeur du siècle dernier, à savoir la révolution épistémologique qu'ont connu les sciences exactes qui sont passées du positivisme d'Auguste Comte ("connaître pour prédire, prédire pour agir") à la prise en compte de l'incertitude. Les mathématiques et la physique nous ont ainsi conduit à découvrir la part irréductible d'indémontrable, d'incertain, et d'imprévisible que contient la science; plus les savants cherchent et trouvent, plus ils s'avancent dans les ténèbres. S'est donc ajouté à l'effondrement de la certitude inscrite dans le Un religieux, l'ébranlement de la certitude promise par la Science - dont on avait sans doute espéré qu'elle institue un nouvel immuable. Et pour amplifier encore le désenchantement, le 20ième siècle a fourni d'innombrables exemples de ce que les découvertes de la science ne sont pas synonymes de progrès (Hiroshima, médecine des camps...)!
- En même temps, sans rien renier de cette instabilité obligée (rien en science n'est définitivement acquis) les scientifiques parviennent à faire communauté précisément sur base de ce que tu évoques comme l'exigence de la démocratie: "qu’à partir de la singularité de chacun, se retrouve ce qui fait commun, non plus à partir d’un donné d’avance, mais à partir de la pluralité des différences et sans attendre un commun établi une fois pour toutes, mais un commun à remettre incessamment à l’épreuve, qui pourtant soit reconnu comme surplombant ceux qui l’ont construit ensemble, et donc échappant à leur mainmise". Il y a des valeurs, une position éthique de la recherche scientifique qui font de l'Un. Cet exemple peut-il nous aider à penser les questions que tu poses?
- Pour revenir aux sociétés anglo-saxonnes, il est évident que nous avons de plus en plus adhéré à leur modèle revendiqué d'organisation communautariste, alors que celui-ci est incompatible avec notre démocratie laïque dans laquelle chaque citoyen est d'abord enfant de la république (ou du royaume) et à ce titre indistinguable des autres, avant d'être membre d'une communauté. Appétence pour le regroupement communautaire qui témoigne de la prégnance de la composante imaginaire de l'identité (dont on ne connaît que trop la dimension paranoïaque) et de l'affaiblissement relatif de la composante symbolique.
- Ou pour le dire autrement, prévalence de l'horizontalité sur la verticalité. En parlant d'horizontalité, on ne peut pas ne pas évoquer les effets massifs que le développement des réseaux sociaux a sur le fonctionnement de notre démocratie (il y aurait beaucoup à en dire). En ce jour de commémoration de la libération des camps, il faut rappeler que les valeurs qui peuvent fonder une transcendance laïque s'appuient nécessairement sur l'inscription dans une histoire...
- Comment penser la question du lien social, du collectif aujourd'hui dans une société largement "désidéologisée", désenchantée, et plus que jamais fragmentée (cfr l'apartheid évoqué à juste titre par Manuel Valls)? Plus de grand signifiant rassembleur (par exemple "nation", "progrès"), plus de croyance en des lendemains meilleurs (économie, climat, inégalités, répétition des génocides malgré le "plus jamais cela" proclamé après la guerre, haine en actes dans nos rues), plus de combat "contre" qui réunisse les citoyens. Il n'y a pas de réponse simple – sinon ça se saurait - mais je suis sensible à la manière dont tu évoques d'abord "le Un religieux" pour ensuite souhaiter que notre démocratie donne de la place à "de l'Un": comment penser l'écart qui existe entre le "Un" et "de l'Un"; quelle forme cette dernière nomination pourrait prendre dans notre démocratie?

Vendredi 01 Janvier 2010