Lacan à l'école des femmes - note de lecture par Martin Petras

Rencontre avec Marie Pesenti-Irrmann autour de son livre « Lacan à l’école des femmes »

par Martin Petras

Marie Pesenti-Irrmann est membre d’Espace Analytique. La lecture de son livre (Erès, 2017, 278p.) dans notre cartel inter-associatif (il regroupe les membres de l’Ecole Sigmund Freud, des Forums du Champ lacanien, du Questionnement et d’hors association) nous a donné envie de l’inviter pour en parler avec elle. Nous nous sommes joints à l’invitation de l’auteure faite par l’AfB et la rencontre aura lieu le samedi 15 septembre, de 10 à 13 heures, dans ses locaux au 15, Avenue de Roodebeek.

Si vous ne l’avez pas encore fait, la pause estivale offre une excellente occasion pour lire ce livre, il en vaut vraiment la peine. De cette façon vous pourrez participer plus activement au débat auquel vous êtes cordialement invités.

La démarche de Marie Pesenti-Irrmann est celle de lectrice de Lacan, lecteur de Freud, « une mise en abyme de lectures », dit-elle. Et non seulement de Lacan. C’est une sorte de « plaidoyer pour la lecture », illustré tout au long du texte. Livre très riche et dont on ne peut pas souligner toutes les facettes en quelques lignes. Essayons quand même au risque de le trahir.

Il est divisé en deux parties, quasiment égales en nombre de pages. La première est intitulée « Le champ lacanien des jouissances » et la seconde « Les varités de l’amour ».

S’il est vrai que ce champ, véritablement lacanien, des jouissances est devenu tout à fait visible et évident dans le Lacan plus tardif, Marie Pesenti-Irrmann fait remarquer que déjà dans les premiers séminaires, ceux où l’accent est mis sur le désir ou le phallus, surgit la question des jouissances, comme en contrepoint, et que ce sont les figures féminines littéraires qui frayent la progression dans l’élaboration de cette question. Lacan s’est mis à l’école des femmes. Lire Lacan dans cette perspective ouvre sur un vaste panorama des personnages féminins qui l’ont guidé à travers du « continent noir », laissé par Freud en héritage à ses successeurs. Dans cette première partie nous rencontrerons Antigone, Ophélie, les héroïnes de la trilogie des Coûfontaine de Paul Claudel, Lol V.Stein. Ensuite également la Dame de l’amour courtois et les mystiques. Loin d’être une simple énumération ou une reproduction légèrement commentée des occurrences des Séminaires et un repérage du rôle particulier de chaque figure dans les différents paradigmes de la jouissance aux différents moments de sa théorisation, l’auteure déroule le fil de ses propres interrogations de lectrice de Lacan et nous fait découvrir (je pense à son analyse d’Ophélie) comment celui-ci, parfois à son insu, anticipe sur les formulations plus tardives, canoniques sur le féminin (le pas-tout). Pour étayer ses hypothèses elle n’hésite pas à recourir à la lecture d’autres auteurs, Nicole Loraux, Jean-Pierre Vernant, Philippe Lacoue-Labarthe. D’autres auteurs encore l’accompagneront dans la partie suivante, Jean Allouch, Alain Badiou, Nancy Huston, par exemple.

Dans la deuxième moitié du livre le fil rouge de sa lecture parcourt un autre chemin, celui de l’amour. Logiquement, pourrait-on dire, car selon le mantra la jouissance et le désir se côtoient grâce à l’amour: « seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Cet aphorisme canonique cède pourtant ici la place à l’examen d’une autre notion, plus discrète, figurant dans le Banquet de Platon, l’amour comme un « métaxu », un (juste) milieu entre la jouissance et le désir. Marie Pesenti-Irrmann fait une analyse détaillée des différentes variations sur l’amour qu’exposent les convives du Banquet et notamment celle de Diotime qui ouvre une deuxième série des figures féminines qui ont éclairés Lacan, série qui se poursuit par Dora et par Aimée (Marguerite Pantaine de son vrai nom) de sa thèse de doctorat.

Mais l’exploration de l’amour dans son rapport au féminin ne s’arrête pas uniquement à la lecture de la lecture de Lacan. A partir de celle-ci, l’auteure nous propose ses lectures propres de l’amour, que ça soit au travers de l’histoire de Sabina Spielrein, ou celle de l’amour de Hanna Arendt pour Heidegger, ou encore de l’amour maternel, ou de l’amour dans son affinité avec l’écriture. Car, last but non least, « L’amour est un pousse-à-écrire ». C’est magistralement développé dans le livre.

Bonne lecture.

Samedi 15 Septembre 2018