Le principe paternel

lntervention de Jean-Pierre Lebrun aux journées d’études : ’ Invariance de la fonction paternelle ?’, Paris,  10 et 11 décembre 2016

Le principe paternel


Je vais m’encadrer de deux citations de Lacan, l’une en exergue et l’autre pour conclure : celle que je mets en exergue est de : L’attachement spécifié de l’analyste aux coordonnées de la famille est lié à un mode d’interrogation de la sexualité qui risque fort de manquer une conversion sexuelle qui s’opère sous nos yeux (Proposition d’octobre).

Je vais vous faire part très simplement d’un trajet, le mien, à propos de la pertinence de la psychanalyse à rendre compte de la mutation du lien social dans laquelle nous sommes littéralement emportés… pour le meilleur et pour le pire.

Si vous le permettrez, je pourrais sous-titrer cela : « Du désir de l’analyste dans la psychanalyse en extension ».

Il est pour moi toujours curieux que dans nos milieux qu’il faut bien appeler « savants », nous n’arrivions que très difficilement à sortir de la paraphrase – en l’occurrence lacanienne – pour faire entendre les enjeux cruciaux des changements de monde auxquels nous sommes confrontés.

S’ensuit peut-être qu’il faille désormais faire des pétitions de tous ordres pour simplement éviter que ce soit l’Etat, voire sa Haute autorité qui nous dicte notre conduite jusques et y compris dans le champ de ladite santé mentale.   

A prendre un peu de recul et à concéder à regarder quelque peu en arrière, il m’est apparu assez édifiant que les analystes en particulier lacaniens se soient – et c’est toujours le cas – régulièrement étripés depuis une vingtaine d’années sur ce qu’il en est du père et de la fonction paternelle alors que le livre de Louis Sciara vient cependant bien nous rappeler que celle-ci est et reste un concept crucial, voire même « le » concept crucial pour notre discipline.

  • Depuis vingt ans, depuis « Un monde sans limite », paru en 1967, combat incessant autour de cette question du père : Faut-il le père ? ou non ? conflit incessant entre soi-disant défenseurs du père d’une part et libertaires d’autre part. Et l’éventail des collègues est large : je ne citerai personne mais c’est au moins une trentaine de noms que je pourrais évoquer. J’ai souvent été la cible directe dès Un monde sans limite, et cela s’est aggravé avec la parution de l’Homme sans gravité, entretiens avec Charles Melman ; au même moment début de la collection Humus, et ces deux se confondant, on nous appelle « les humusiens », ou les déclinistes. Plus récemment ce seront les évolutionistes, entendez ceux qui ne comprennent pas que la fonction paternelle est une structure.

 

  • Mais aujourd’hui qu’en est-il ? Car pendant que nous combattions sans vraiment débattre, à l’extérieur de notre discipline commune, le public, fut-il intellectuel arrivait de plus en plus à la conclusion qu’il n’est plus possible de savoir ce qu’en pensait la psychanalyse, vu que chaque psychanalyste n’a de cesse que de tirer la couverture de son côté en veillant bien à rester dans l’ignorance du sens où le tirait le collègue d’en face !


  • S’en est suivi, à force de refuser le débat, un discrédit sur la position analytique elle-même, (voire un regain d’arrogance de la part de ceux qui comme psychanalystes pouvaient se targuer d’une appartenance institutionnelle puissante ! Phallicisme oblige… oblige à la guerre fratricide au détriment même de ce qu’exigerait la référence à ce que Lacan nous a appris à prendre en compte comme les concepts fondamentaux : pulsion, répétition, inconscient et transfert.)


Du coup, la référence à la psychanalyse a disparu des médias et petit à petit se met en place dans ce que je ne sais s’il faut encore l’appeler la culture de notre temps, un pragmatisme naturaliste, un monde où « les chevilles vont dans les petits trous ».    


  • De plus, l’évolution sociétale ne demande pas son reste ; elle se poursuit, mariage pour tous désormais acquis, méthodes de procréation désormais soumises aux avancées de la science et puis surtout, pendant que pourfendeurs et défenseurs du père évitent le débat, ils s’annulent mutuellement et offrent une voie largement ouverte à ce que le discours du capitalisme – ce pseudo-discours qui n’en finit pas de balayer toutes les dissymétries – laisse opérer : la prévalence de la seule logique néolibérale, pragmatique et managériale.


  • S’ensuit pourtant que la question reste : allons-nous pouvoir continuer à nous référer au père pour entendre des problématiques cliniques elles-mêmes issues de sa récusation cohérente avec notre temps ?

Il est vrai que nous sommes face à une faillite du Symbolique, non du Symbolique comme tel qui lui n’est en quelque sorte pas atteignable puisqu’il est caractéristique de l’espèce. Mais face à une faillite du Symbolique tel que pendant des siècles, la société s’est organisée pour en transmettre les contraintes et spécificités. Ce n’est donc pas – et la distinction est essentielle – le Symbolique comme tel qui de ce fait est en banqueroute, mais la façon dont les sujets doivent et peuvent se le réapproprier.

Je me dois de l’ajouter aussitôt pour ne pas laisser s’engouffrer la nostalgie ou le regret, car la fin de la prévalence du Symbolique d’hier, c’est un dépôt de bilan qui pourrait s’avérer porteur d’un progrès jusqu’ici jamais envisagé, celui des capacités que nous pourrions avoir de faire face autrement à la violence qui nous habite du fait même de notre condition de parlêtres.

La foi dans les lumières ne mérite donc aucun discrédit mais encore faut-il ne pas se tromper sur ce qui en est ainsi éclairé.

Le Symbolique comme tel a ses exigences et ses contraintes et c’est à la charge du discours sociétal de lui donner forme et d’ainsi le faire entendre. Or tout porte à croire que celui-ci s’est trompé lorsqu’il a confondu fin du Symbolique sociétal et fin du Symbolique tout court. C’est-à-dire que le discours sociétal a cru – et croit toujours - pouvoir se débarrasser des contraintes du Symbolique, du réel du Symbolique, parce qu’il se débarrassait de la façon dont jusqu’il y a peu se transmettait les exigences de ce dernier.

D’où réaction en miroir entre ceux qui maintiennent le père tel qu’hier et ceux qui n’en veulent plus au point même de se demander pourquoi continuer à appeler cette fonction paternelle !

C’était le père – et le patriarcat – qui, dans le monde greco-romain s’est trouvé porteur de ce qu’exigeait le Symbolique et c’est le développement de la science qui a permis sa remise en question.

Celle-ci a considérablement progressé jusqu’à être véritablement opérante via la technique et permettre que le réel prenne de court ce qui jusque-là avait été regulé, ordonné par le symbolique.

Ainsi, par exemple, en est-il de la reproduction qui désormais n’a plus besoin que d’un spermatozoïde pour féconder un ovule, donc produire un enfant, alors que jusqu’il y a peu, il n’y avait pas d’autre voie que d’en passer par du sexuel. La rencontre avec le réel a ainsi été déplacée et le symbolique qui  rendait compte de cette causalité, s’est retrouvé étalé dans sa dimension d’imposture et donc rendu du même coup obsolète.

Autrement dit, fin des semblants d’avant la science ! La légitimité symbolique du père s’en est retrouvée en banqueroute et il ne peut plus aujourd’hui lui être fait crédit pour rendre compte de ce qu’implique le Symbolique. Ne reste plus dès lors qu’une légitimité réelle liée à la différence générationnelle. D’où, d’ailleurs, grand intérêt pour les primates supérieurs comme les Bonobos qui ont déjà « compris » qu’il fallait un chef pour éviter la violence dans le groupe. Encore faut-il reconnaître à la différence générationnelle droit de cité.

Or, et c’est là qu’aujourd’hui le bât blesse, ce droit de cité précisément, au nom du fait qu’il faut en finir avec le dogme paternel, n’ a plus sa pertinence.

Plus encore, une disjonction a de ce fait opéré qui sépare désormais la construction d’une constitution subjective de l’entrée dans l’économie sexuelle et ce n’est plus, comme du temps de Freud, à l’Œdipe que revient la charge de conjoindre ces deux événements. Fin de la civilisation œdipienne écrit même Safouan !

Pourtant, ce qu’il faut payer au Symbolique reste de mise. Mais sans plus aucun appui pour se faire entendre puisqu’il vient d’être mis fin à la manière habituelle de transmettre cette contrainte. Fin de la civilisation oedipienne donc, mais est-ce pour autant fin de la civilisation tout court ?

Je ne le crois pas, mais Il ne s’agit pas de répondre trop vite en déniant l’enjeu car, comme le disait très bien Gramsci : la crise, c’est quand le vieux monde est en train de mourir, et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur, naissent les monstres.

Et ceci ne signifie nullement qu’il faille rétablir l’Œdipe mais bien plutôt interroger comment nous allons aujourd’hui transmettre ce qui s’avère toujours nécessaire pour l’humanisation, à savoir la négativation de jouissance constitutive du parlêtre. Car, rappelons le avec Lacan : Toute formation humaine a pour essence de réfréner la jouissance.

C’est pour ce faire que, pour arriver à me faire entendre de mes interlocuteurs non d’office convaincus de la pertinence de la psychanalyse, j’ai introduit le terme de « principe paternel »

Reste en effet à nous orienter dans ce monde en transition, à moins que nous entérinions purement et simplement que nous sommes dans le factuel !

La faillite du symbolique sociétal à laquelle nous assistons a des effets multiples et deux voies différentes s’offrent à nous : soit prendre acte de la banqueroute de la symbolique ancien modèle et mettre en place une alternative via des systèmes de contrainte réelle, des empêchements plutôt que des interdits qui font l’impasse sur le fait que c’est à des sujets qu’ils s’adressent – c’est le nouvel esprit du capitalisme mais aussi bien ce qui légitime la mainmise de l’Etat sur nos conduites ; soit ne pas entériner la confusion que je viens de dénoncer – fin du père et fin du principe paternel - et réinventer comment légitimer réellement – et non plus à partir du symboliquement établi par la tradition - ce que nous savons aujourd’hui être les contraintes du sujet parlant.

Seule la seconde voie peut nous ouvrir à un véritable avenir. Mais alors il faut identifier et accepter ce qu’impose ce que j’appelle le réel du Symbolique. (renoncement à l’immédiat, différence des places, logique de l’exception, valeur de l’après-coup, marquage par l’impossible, valeur agonistique de la parole)

C’est à cet endroit précis que la psychanalyse en particulier lacanienne a quelque chose à dire à la Cité. Simplement parce qu’elle a fait émerger et constitue un savoir à ce sujet.

Notons donc la différence d’avec Freud qui avait besoin du consentement de son interlocuteur pour faire admettre l’inconscient. Avec le travail de Lacan, nous disposons d’un savoir constitué qui met en évidence ce qu’exige la condition humaine. Nous n’avons plus besoin de l’accord de l’interlocuteur pour soutenir la pertinence de ce que nous avançons.

Il s’agit donc de reprendre entièrement par le début ce que l’on a cru à tort être le début ! Ce dernier n’est en effet pas le coup de force du père mais celui du langage qui nous contraint.

C’est pour cela que je préfère parler de « principe paternel » rôle et fonction étant encore trop assimilées à une fonction au titre sociologique.

Ce mot de « principe » est emprunté au latin « princeps », « qui occupe la première place » Le mot latin, dit encore Alain Rey dans son précieux dictionnaire historique de la langue française, désigne le commencement, l’origine dans le temps ; par abstraction, il désigne ce qui précède et qui est fondateur, d’où, au pluriel « principia », les éléments dont quelque chose est formé. Au « principe », correspond donc l’élément constituant, l’élément qui précède, indispensable pour que se constitue un ordinal.


En ce sens, d’une manière qui ne peut se présenter que comme paradoxale, ledit « principe paternel » n’a donc plus directement à voir avec le père comme tel, sauf qu’il rappelle que le fait même qu’il y ait du père est tributaire de cette spécificité qui nous caractérise, à savoir que nous humains, vivons dans la parole et que, depuis la nuit des temps, il faut bien reconnaître que c’est bien via la place du père que celle-ci s’est transmise.  

Néanmoins, prendre acte que ce n’est pas tant le père qui a la charge d’humaniser, mais bien plutôt le langage lui-même, n’implique pas – contrairement à ce que d’aucuns avancent - de laisser croire qu’il s’agit d’un processus sans acteur, qu’il n’ait pas nécessairement à s’incarner, car aucun enfant ne rencontre le langage comme tel ; il ne peut le faire qu’en rencontrant des autres qui parlent.

C’est là que les parents restent le point d’appui irréductible pour aider l’enfant à grandir, simplement parce qu’ils sont habituellement les premiers à faire percevoir et à pouvoir transmettre à l’enfant que cette condition de langage qui est la leur, est aussi la sienne et qu’il faut qu’il en assume les contraintes pour pouvoir bénéficier de ce qu’elle lui permet. A cet endroit, il n’a pas le choix !

Mais deux parents, ça n’implique plus d’emblée deux sexes ! Mais toujours bien deux places ! Deux premiers autres, l’un qui s’occupe du corps et qui parle, l’autre auquel le premier se réfère fut-ce pour la langue dans laquelle ils se parlent.

N’oublions pas que c’est à cela que sert ce terme de parentalité, voire de parentégalité qui n’a que trente ans d’âge. Restons vigilant à savoir comment toutes les idéologies se transmettent par la langue  

A eux donc de l’aider à construire ce lieu de l’Autre, même si, comme c’est le cas aujourd’hui, ils ne peuvent plus compter sur la tradition pour assurer cette transmission. Ils sont en revanche désormais l‘un et l’autre, autant celui qui occupe le lieu de la mère que celui qui occupe le lieu du père, toujours amenés à faire le travail de transmettre ce que parler implique.

Car si l’autorité d’hier fait aujourd’hui bien souvent défaut au père tant celui-ci se retrouve éloigné du fonctionnement patriarcal d’hier, la fin de la légitimité symbolique de la tradition ne signifie pas la disparition de la légitimité réelle à ce qu’il y ait du « principe paternel ». Simplement, cela inverse la donne de départ : là où hier, il y avait une clé de voûte symbolique lisible dans le discours social, il n’y a aujourd’hui plus qu’une contrainte réelle que chacun doit néanmoins toujours intégrer tant que faire se peut.

A cet égard, le père d’aujourd’hui n’entre plus en jeu comme figure symbolique incarnant l’idéal et disposant pour ce faire de l’autorité représentant l’ordre social, mais bien plus comme individu qui simplement atteste de la façon dont lui-même est singulièrement engagé dans son désir.  

Autrement dit, la fin de la civilisation œdipienne n’implique nullement que l’enfant ne doive plus se séparer de la mère. Curieusement et a contrario, il est même intéressant de repérer que c’est sans doute le seul point sur lequel tous les psychanalystes sont toujours d’accord ! .

La querelle autour du père est en effet le symptôme de cette liquidation de société dont je viens de parler. Fin du système à prévalence symbolique pour pouvoir donner sa place à ce que le réel de la science nous oblige de prendre en compte.

Mais à cet endroit, un choix sera déterminant : soit confiance aveugle dans ce réel déplacé duquel on se met à la traîne ; soit, en revanche, rappel des contraintes réelles du symbolique auxquelles nous restons soumis. Matérialisme réductionniste d’un côté, motérialisme (pour reprendre le mot de Lacan) pluraliste de l’autre.

Mais nuance d’emblée : ce motérialisme n’est pas à entendre comme seule prévalence du signifiant ; il est aussi à entendre sur son versant réel.

Quelle que soit la voie que l’on puisse frayer, Il nous faut désormais distinguer deux conceptions du sujet qui ne sont pas du même tabac : l’une qui défend le sujet parce qu’il faut le laisser en dehors, inatteignable, qui doit échapper à toute mainmise y compris celle que la rigueur de la science lui impose, l’autre qui défend le sujet parce qu’il faut refuser qu’il soit aboli par le réductionnisme qu’entraîne la mainmise scientiste, mais ceci l’oblige à produire une argumentation à la hauteur de ce qu’il refuse.

J’ai alors donné comme exemple : le film Sully de Clint Eastwood, actuellement sur les écrans.

Sully Sullenverger, pilote d’avion de 58 ans qui en 2009 a fait amerrir sur le fleuve Hudson , à New York un avion avec 156 passagers à bord suite à la rencontre avec des nuées d’oiseaux ayant entrainé une panne des deux moteurs .

Cet exploit a été suivi d’un procès par le Conseil national de la sécurité des Transports ; enquête de 15 mois avec des simulateurs de vol qui ont conclu qu’un atterrissage aurait été possible et que donc cet amerrissage ayant entraîné la destruction d’un avion n’avait pas été vraiment nécessaire

Lors du procès, le pilote amène eux arguments pour contrer les algorithmes des simulateurs : dabors, il y avait de l’inédit (19 simulations avaient été essayées avant d’en arriver à leurs conclusions) ; ensuite cet inédit exigeait de reconnaître au pilote un temps de latence avant de réagir à la situation. Les juges acceptent et lui attribuent 35 secondes.  

Avec cette dernière nouvelle donne, les algorithmes démontrent l’impossibilité d’un atterrissage.  

Je soutiens dès lors que ce « principe paternel » n’est rien d’autre que le principe langagier et que sur ce point l’analyste ne peut et ne doit rien céder.

C’est le point où, quel que soit le discours sociétal auquel il a affaire, il s’agit de soutenir ce qu’il sait, de se soutenir du savoir qui est le sien.

Me reste néanmoins une inquiétude : sommes-nous capables en ce moment de « crise », de transition entre deux mondes, de produire en nombre suffisant des individus comme ce Sully Sullenverger, intègres, engagés, responsables ?  

Je terminerai à ce propos, comme promis par une autre citation de Lacan : « Le discours de la science a des conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité. La psychanalyse, c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue.(…) On ne s’en est pas encore aperçu et c’est heureux …  parce que dans l’état d’insuffisance et de confusion où sont les analystes, le pouvoir politique aurait déjà mis la main dessus. Pauvres analystes, ce qui leur aurait ôté toute chance d’être ce qu’ils doivent être : compensatoires. « 







Vendredi 01 Janvier 2010