Notre démocratie est malade.

De quoi les événements récents qui viennent de nous percuter – mais aussi la multiplicité des réactions de toutes sortes au-delà d’un bref moment d’unanimité pour refuser de cautionner une telle violence - seraient-ils le symptôme?

Risquons un diagnostic: notre société est malade de ce que ceux qui la constituent n’arrivent pas à faire société. Dire que c’est parce que nous serions devenus individualistes, ferait de la conséquence la cause; c’est plutôt parce que nous avons récusé la transcendance (osons appeler un chat, un chat!), celle-ci n’exigeant nullement d’être pensée comme seulement religieuse1.

Nous sommes depuis plus de deux siècles en démocratie, et cette nouvelle modalité du «vivre ensemble» s’est libérée de la transcendance religieuse. Nous y avons substitué la laïcité sous le nom de République, voire même de Royaume, comme c’est le cas en Belgique, sous la forme d’une monarchie constitutionnelle. Mais cette notion de transcendance, au sens de «passer au-delà», se retrouve donc laïcisée – immanente -2 et peine à se reconnaître comme telle, l’égalité démocratique ne pouvant dans son mouvement propre – ce qu’avait déjà très bien identifié Tocqueville lorsqu’il écrivait que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande - qu’exiger de plus en plus intensément d’en finir avec toute transcendance et donc tout autant avec toute hiérarchie, voire même toute autorité, celles-ci risquant toujours de masquer un retour à l’ancien modèle.

Or, il faut insister, il n’y a pas de consubstantialité qui irait de soi entre la société humaine et la religion. Cette dernière, en tant que modèle de vie collective est la conséquence d’une décision des hommes qui ont ainsi fait exister «un inquestionnable socialement institué»3, Dieu n’étant pas tant celui qui nous impose notre façon d’agir que la figure de ce qui nous échappe et donc aussi nous limite.

En passant de l’immuable institué du lien social religieux à l’instable obligé de la démocratie laïque, celle-ci s’est retrouvée considérablement fragilisée pour garantir le principe de ce qui nous tient liés: l’unité serait désormais à construire autrement, mais sans plus aucun appui, ni sur une transcendance susceptible de rappeler aussitôt celle de la religion, ni non plus sur une hiérarchie qui ne pourrait que vouloir la ressusciter.

Il s’agit là d’une contradiction interne à la démocratie – une égalité toujours plus grande finissant par exiger la fin de tout «au-delà d’un chacun» (une transcendance à instituer) pourtant toujours nécessaire pour qu’existe la vie sociale – qui a progressivement contaminé l’ensemble de la vie collective: à vouloir se libérer du Un, on a fini par faire qu’il n’y en ait plus!

S’en est suivi qu’il n’y a plus eu de place que pour des individus, des petits uns, avec, certes, tous leur valeur, leur spécificité, leur singularité, mais ce «tout à l’ego» a lesté de plomb le lien collectif et l’a contraint de devoir arriver à ses fins par des mécanismes bureaucratiques et anonymes qui, en se défiant de toute hiérarchie, n’ont fait que contribuer encore un peu plus à faire se perdre le sentiment d’appartenance commune qui transcende les regroupements des «quant à soi».

Le démaillage s’est poursuivi jusqu’à entraîner l’incapacité d’encore faire confiance à ce qui est exigé pour la socialisationet d’oser la contrainte pour assurer la transmission : la famille s’est alors progressivement imposée comme dernière valeur tenace mais c’est une famille désormais sans valeur sociale car elle se donne plutôt la tâche de protéger de la société, autant l’enfant de l’école que le jeune du travail, si tant est qu’il y en ait.

Ce faisant, c’est la construction psychique de l’enfant qui peut elle-même avoir été atteinte car celle-ci exige que la génération du dessus soit présente pour accompagner le trajet – comme par exemple, l’aider à renoncer à l’immédiateté - qui s’impose toujours à lui. Il ne sera pas difficile de constater qu’en un tel cas de figure, le travail de confrontation à l’altérité n’aura pas été favorisé et que ce seront alors plutôt des adultes restés enfants que l’on aura produits.

C’est ce monde qui n’arrive plus à faire lien social (ou alors, faudrait-il dire, qui n’arrive pas encore à re-faire autrement qu’hier lien social) que rejettent et veulent combattre ceux pour qui la religion constitue encore un repère stable – fût-il à nos yeux intolérant et dépassé. D’autant plus que l’Histoire a mis les pays musulmans dans une position de dépendance à l’égard de nos sociétés démocratiques qui est loin de rejoindre les propos égalitaires que nous leur tenons. Que certains d’entre eux refusent nos minutes de silence, ou que d’autres nous déclarent la guerre à leur manière ne devrait donc pas tellement nous étonner, même si le comprendre ne le justifie pour autant nullement.

Pourtant, la démocratie reste le régime politique auquel nous tenons, non parce qu’il est le meilleur mais parce qu’il est, comme le disait Winston Churchill, le pire… à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. Cette formule fait bien entendre qu’il s’agit de lire la démocratie comme le régime politique qui correspond peut-être le moins mal à ce que nous sommes, c’est-à-dire des êtres qui vivent ensemble en parlant.

Ceci entrainant ipso facto que nous ne pouvons vivre ensemble qu’en affirmant nos singularités, nos spécificités mais donc aussi nos désaccords, nos oppositions car nous ne pouvons qu’être différents les uns des autres et pourtant… il s’agit toujours néanmoins au travers de toutes ces vicissitudes de faire exister le Un qu’implique le lien social.

La démocratie ne peut qu’attendre de chaque individu qu’il se reconnaisse citoyen, c’est-à-dire membre de la collectivité à laquelle il doit sa possibilité de parole singulière, fût-ce par le biais de la langue qu’il parle. Une transcendance est donc en fait toujours de mise, non pas celle, religieuse, d’hier, mais celle à laquelle nous contraint le fait d’être des êtres parlants, ce que Lacan a appelé des «parlêtres». Elle impose à chacun qu’il assume la division qui ne peut qu’exister entre son être singulier et le collectif auquel il appartient.

Elle exige qu’à partir de la singularité de chacun, se retrouve ce qui fait commun, non plus à partir d’un donné d’avance, mais à partir de la pluralité des différences et sans attendre un commun établi une fois pour toutes, mais un commun à remettre incessamment à l’épreuve, qui pourtant soit reconnu comme surplombant ceux qui l’ont construit ensemble, et donc échappant à leur mainmise.

C’est pourquoi d’ailleurs la démocratie ne peut être simplement prescrite comme modèle universel, car elle suppose un lent et profond travail de réaménagement psychique qui redonne sa place à de l’Un, non au Un religieux, mais à de l’Un qui se constitue à partir du relatif et du pluriel, et ceci ne peut qu’être obtenu en passant par ce que Freud appelait «le travail de la culture» (Kultuurarbeit) - et que l’on peut définir comme ce qui permet de faire vivre ensemble les humains en les contraignant individuellement et collectivement de transformer leur violence en ce qui peut servir au lien social, et cela tant que faire se peut.

Notre démocratie est malade. La soigner est possible… à condition de ne pas poursuivre en le déniant.


Jean-Pierre Lebrun
Psychiatre et psychanalyste



1 Ce terme de transcendance doit être réévalué: spontanément, en effet, il évoque le «La», l’article défini, «transcendance» d’emblée. Or à regarder le dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, il y est noté que «transcender» vient du latin transcendere (fin XIIIème) «trans» et «scandere», au-delà et monter. celui-ci signifie proprement «monter en passant au-delà» , d’où franchir , dépasser, escalader et il est employé au figuré avec les sens de passer à autre chose.

Il faut donc reconnaître au mot transcendance le résultat d’un mouvement actif et pas seulement la réalité qui s’est inscrite dans les habitus.

De ce fait, refuser aujourd’hui d’employer ce mot équivaut à le réduire aussitôt à la transcendance religieuse, alors que la définition du mot est triple: 1. caractère de ce qui est transcendant, 2. Action de transcender, 3. Supériorité, qualité éminente. Et à transcendant: 1. Qui s’élève au-dessus d’un niveau donné, 2. Se dit des termes qui sont d’une signification si universelle qu’ils dépassent toutes les catégories. Ainsi d’ailleurs Malraux disait de l’art: Quelque lié qu’il soit à la civilisation où il naît, l’art la déborde souvent… la transcende peut-être.

2 C’est toute la question de «la sécularisation» dont il faut rappeler qu’elle peut être lue de deux façons: soit comme le déclin du religieux organisant la vie sociale, soit comme mouvement de transformation ou de transfert de valeurs au plan mondain (Hans Blumenberg) L’un n’impliquant pas d’office l’autre, le concept de transcendance peut être sécularisé comme nécessité d’un surplomb inhérent à la capacité spécifiquement humaine de projeter un au-delà de chacun de soi.

3 Selon l’expression de Marcel Gauchet, qui fait remarquer très justement: Il n’y a aucune espèce de nécessité instituante à la base de la religion, telle que le collectif n’existerait que par elle. Elle est formation seconde. (…) Le religieux ne relève pas d’un quelconque donné anthropologique, il est de l’ordre du constitué. (…) Si ce qui tient les hommes ensemble leur vient entièrement d’ailleurs, alors rien de ce qui est susceptible de les diviser dans la vie sociale ne peut déboucher sur sa remise en cause. (…) On se bat sur tout, sauf sur le principe de ce qui vous tient liés. (…) Pas de division quant au sens, l’inquestionnable socialement institué: tel est le religieux pur.(…) M. GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Tel , 2002; pp. 32-36.

Lundi 26 Janvier 2015