Réalité et fiction

À propos de Mia Madre de Nanni Moretti


Le dernier film réalisé par Nanni Moretti raconte le vécu d'une femme au cours des derniers jours de vie de sa mère. Réalisatrice de films dans la veine du réalisme social, elle est en tournage. Tout le film se déroule de ce fait dans une alternance entre scènes répétées du film qu'elle réalise et visites à sa mère hospitalisée. Quelques personnages autour d'elles : un acteur de second rang faisant un peu d’esbroufe, d'origine italienne venu spécialement d'Amérique, dont la figure évoque le mythe et la réussite à travers le cinéma américain, le frère de la réalisatrice, en quête de sens dans sa vie professionnelle, interprété par Nanni Moretti lui-même, la fille de la réalisatrice vivant sa vie d'adolescente avec ce que cela suppose de distance et de proximité de celle des adultes autour d'elle, son ex-mari, présent pour sa fille, et son ex-compagnon avec lequel elle ne se voit plus vivre. Un peu de suspens donc dans leur vie à chacun. Puis les dits seconds rôles, essentiels bien sûr, tels les petites touches noyées dans le tableau.

Dans une scène, au moment où son fils s'apprête à partir, alors qu'il veut la rassurer sur la qualité des soins qui lui sont donnés, sa mère lui dit, « qu'ils te laissent rester encore un peu me soigne mieux ». Ce n'est nullement adressé à l’hôpital. Ça sonne comme une demande de chaleur filiale portée par la douceur avec laquelle elle dit ces mots. Ce n'est pas que tu restes, mais qu'ils te laissent rester. Une bien jolie façon de faire exister l'autre auprès de celui à qui l'on parle.

Sur le moment, la tournure verbale parut simplement belle, peut-être du fait de cette douceur, au point que l'on pouvait se sentir pendant quelques instants décrocher du film ! On aurait presque aimé qu'un rewind fût possible pour qu'elle le redise, cette phrase dite du bord de son lit et d'une séparation !

Elle dit cela à son fils, le frère de la réalisatrice dans le film, réalisateur lui-même du film que l'on est en train de regarder. On se prend à penser que tout le film semble s'être construit d'un questionnement sur les rapports entre fiction et réalité, avec en toile de fond une certitude, la seule sans doute, celle de la mort qui arrive. La mort imminente de celle qui lui a donné la vie fait que le rapport qu'elle conçoit entre réalité et fiction est interpellé. C'est ce qui lui fait marteler, presque désespérément et plusieurs fois, devant ses comédiens et ses techniciens médusés, cette phrase qu'elle s'avoue finalement ne plus comprendre elle-même : « Tu es le personnage, mais tu es toi-même ».

Ce rapport entre réalité et fiction ne tient soudainement plus pour elle. Il est joué dans plusieurs scènes du film qui est tourné dans ce film. « Silence, on tourne ! Action ! » Mais ça ne marche pas, la machine semble grippée. Tourner un film ? L'expression vient peut-être d'une référence aux bobines de pellicule qui tournaient dans les boîtiers des caméras. Tourner s'emploie aussi pour dire façonner, modeler, passer au tour. Or le film dans le film a bien du mal à être tourné. La réalisatrice est bouleversée. Elle ne semble plus savoir vers qui ou quoi se tourner. La perspective de la mort de sa mère a défait l'idée qu'elle se faisait de la représentation de la réalité dans une fiction. Elle est seule avec son film.

Du coup, ce « te laissent rester » sonne après coup comme l'annonce d'une scène, d'un film, d'une histoire, d'une vie qui ne s'achèveraient pas, qu'une fiction ferait perdurer. D'ailleurs, les derniers mots de la mère au fils qui lui demande à quoi elle pense sont « à demain ».

Ce thème du rapport entre réalité et fiction est répété dans les personnages. Le frère de la réalisatrice l'accompagne en frère et en double, puisque dans la réalité l'acteur qui le joue est (le) réalisateur. Une autre déconstruction donc du rapport entre fiction et réalité, mise en place par un montage subtil entre les personnages, dans lequel celui que l'on est dans la réalité est délégué à un comédien (de surcroît de l'autre sexe) pour incarner soi-même dans la fiction son frère l'accompagnant au cours de la traversée douloureuse de la mort. De la mort de la fiction ? De la mort de la fiction dans la réalité ?

Quelle est alors la fiction qui demeure ? Celle qui tente de raconter la réalité difficile à accepter de la mort d'une mère.

Le scénario du film semble ainsi conduit par la sourde interrogation (de la réalisatrice, ou du genre humain ?) sur ce que c'est que de faire du cinéma. Cela est fait en racontant une histoire, par laquelle chacun est concerné. La forme et le fond s'y nourrissent l'un l'autre. Le film dans le film, dans cette confrontation à la mort, fait d'une mise en abyme1 une figure de la représentation. Le souvenir laissant la tendresse comme reste.


Michel Heinis


1 L'expression ainsi que le procédé littéraire (employé dans les Faux-monnayeurs) sont d'André Gide.

Samedi 02 Janvier 2016