Remarques ou points de discussion. Pour une discussion à venir... par Pierre Marchal

Et si notre démocratie était malade...
Quelques remarques ou points de discussion. Pour une discussion à venir...
par Pierre Marchal

1. Je trouve particulièrement suggestif – et symptôme de ce que toi-­même tu repères ­ que l’on parle aujourd’hui du social comme d’un « vivre ensemble ». Que cette expression qui nous vient, si je ne me trompe, d’Hannah Arendt, soit passée dans le domaine public pour parler du social, me paraît intéressante à plus d’un titre. On ne parle plus guère aujourd’hui d’ « intégration » sinon pour dire qu’elle aurait échoué. Ce que certains d’ailleurs contestent. Aujourd’hui, il faut « faire la société ». Ce qui me paraît juste si on n’oublie pas qu’une telle intervention sur le social ne peut se faire qu’à partir de quelque chose qui nous précède. C’est au fond un vieux débat, une vielle querelle, celle des Anciens et des Modernes, qui tourne autour de la question de la tradition. L’évolution sémantique de ce terme est suggestive. A l’origine, fidèle à son étymologie latine « tradere, trans­-dare » : faire passer à un autre, transmettre, il est synonyme de « transmission ». Mais dans son usage contemporain, il escamote cette dimension de transmission qui implique le passage pour ne retenir qu’un usage figé des formes de faire, d’agir et de penser du passé. « Traditionaliste » devient le synonyme de « passéiste ». La révolution est passée par là et l’histoire ne se pense plus qu’en termes de « ruptures », la continuité n’étant plus qu’une modalité de la répétition. Il me semble que le rappel d’une antécédence ne suppose pas nécessairement un « conservatisme » mais voudrait faire valoir une nécessité structurelle à laquelle nous sommes soumis. Nécessité structurelle qui ne relève pas d’abord de données sociopolitiques, mais plutôt de la condition même (antérieure) de la socialité humaine. S’il importe que nous inventions le social qui est le nôtre, c’est justement pare que nous ne sommes pas soumis à l’instinct mais à notre condition de parlêtre.
2. Inventer le social a une autre conséquence : l’on ne peut plus parler d’une intégration en termes d’une assimilation pure et simple, ce qui laisserait supposer que nous ne devrions rien perdre dans l’opération et que les étrangers devraient, en adoptant nos valeurs et nos mœurs, renoncer radicalement à leur culture d’origine. Notre travail d’intégration suppose une invention sociale qui promeut de nouvelles manières d’être, d’agir et de penser qui prennent en compte plusieurs « traditions ». Il nous faut donc réinventer le social, mais pas « ex nihilo ». En d’autres termes, et plus particulièrement, du point de vue qui est le nôtre, du côté de l’analyse, pas de participation au social sans une certaine aliénation qui nous réfère à l’Autre qui toujours nous précède, nous antécède. Et cet Autre, aujourd’hui (mais peut­ être faudrait-­il dire qu’il en a été toujours ainsi), ce n’est plus seulement nos ancêtres (éventuellement divinisés), mais aussi ces étrangers, ces autres qui ont décidé de partager notre vivre ensemble. Ce qui certainement complique les choses : nous ne pouvons plus nous fonder uniquement sur nos ancêtres, ce qui a été, jusqu’à peu, la manière dont nous fondions (le terme de « fondation » est d’ailleurs très explicite à ce propos) notre vivre ensemble par une dette commune envers nos « fondateurs ».
3. Postuler ainsi que nulle société ne peut tenir sans un rapport à un Autre qui nous antécède, sans pour autant rabattre cet Autre sur la figure du Père-Ancêtre, peut­-être ne pouvons-­nous soutenir cela que parce que nous prenons en compte la dimension du désir et de l’inconscient. Et donc de la jouissance. Ou encore, en prenant en compte la dimension du sujet, à laquelle Lacan, après Freud, nous a introduits. (Cf. Cette note de Lacan, se référant à l’écrit de Freud : Massen : Psychologie und Ichanalyse, que je cite régulièrement : «le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel ». Ce n’est pas à partir de données sociologiques et/ou politiques que nous pouvons argumenter cette antécédence de l’Autre.
4. A partir de cela, on peut conclure assez aisément au fait que tu relèves très justement qu’ « il n’y a pas de consubstantialité (...) entre la société humaine et la religion ». Mais alors quel est la fonction du phénomène religieux ? Phénomène qui est bien plus répandu et plus ancien que la laïcité. La religion, quelque soit la forme qu’elle prenne, n’est jamais que l’effet de nomination de cette antécédence de l’Autre. Et d’une nomination qui se trouve être essentiellement imaginaire (cf. les commentaires de P.C. Cathelineau à propos de la nomination imaginaire que Lacan développe à la fin de RSI). Avec cet effet supplémentaire d’identité substantielle qui transforme la construction sociale en un véritable symptôme qui cadenasse notre jouissance. Et à laquelle, donc, nous tenons comme à la prunelle de nos yeux. D’où ce que tu nommes « un inquestionnable socialement institué ». J’ai plus de mal avec la formule d’ « impouvoir institué » parce qu’il me semble qu’il s’agit plutôt d’un « pouvoir », le nôtre (ou celui de notre symptôme garantissant notre jouissance) que la figure divine a pour fonction de rendre radicalement « inquestionnable ». Les récents événements parisiens sont, de ce point de vue, tout­à­fait exemplaires en ceci qu’ils mettent tragiquement en évidence ce que dit M. Gauchet que tu cites : « On se bat sur tout, sauf sur le principe (c’est moi qui souligne) de ce qui nous tient liés. (...) Pas de division quant au sens, l’inquestionnable socialement institué : tel est le religieux pur. » Pas de division quant au sens, voilà, me semble­-t­-il, une parfaite définition de l’univocité.
5. Il me semble que la psychanalyse aurait des choses à dire quant à cette non division, quant au sens inquestionné qui instaure l’univocité et évacue toute polysémie. C’est ainsi d’ailleurs que j’ai lu ton développement sur la question du Un qui ne serait pas précisément inquestionnable. C’est sans doute pour cela que la démocratie institue la possibilité, et la possibilité seulement, d’un Un, je ne dirai pas pluriel, mais questionnable et donc équivoque. D’où l’intérêt du débat. Et la nécessité d’en sortir par une décision[1]. Ce qui suppose la mise en place d’un arbitrage, donc d’un arbitre. L’arbitre c’est celui dont la décision fait coupure dans la jouissance que met en place l’inquestionnable. Ce qui nous ramène à la fameuse question de l’exception qui nous a valu tant de critiques. Que l’arbitre ne soit pas divin, que l’exception ne soit pas divine, voilà peut­-être une définition de la démocratie.
6. Je voudrais encore ramener ici quelques remarques de Lacan dans le séminaire Encore (leçon V du 16 janvier 1973), à propos de l’Autre et de Dieu : « Il est proprement fabuleux que la fonction de l’Autre, de l’Autre comme lieu de la vérité, et pour tout dire, que la seule place, quoiqu’irréductible, que nous pouvons donner au terme de l’être divin – de Dieu pour l’appeler par son nom... Dieu est proprement le lieu où, si vous m’en permettez le terme, se produit le Dieu, le di­-eu­-re, le dire. Pour un rien le dire ça fait Dieu ... Aussi longtemps que se dira quelque chose, l’hypothèse Dieu sera là ». Si on ajoute à cela le fait que le lieu de l’Autre est radicalement vide (« Il n’y a pas un Autre de l’Autre »), on peut conclure que le « dire », le « di­-eu-­re » ne s’origine que du sujet, lui­-même simple hypothèse de la chaîne signifiante.
7. Je termine en revenant à la citation de Marcel Gauchet (page 2 de ton texte) qui est, de ce point de vue, tout­ à ­fait intéressante. A ceci près pourtant que « l’ailleurs » dont il parle ne me semble pas prendre en compte la dimension de l’Autre que je tente de faire valoir. Et c’est cela à mon sens qui fait la fragilité de la démocratie, laquelle a beaucoup de difficulté à penser la dialectique de l’Un et de l’Autre. Et cela parce que sa « maladie » tente d’instituer l’ensemble des uns sans aucune référence à l’Autre, défini comme vide. Nous tombons trop facilement dans le piège qui consiste à dire que, si l’autre est vide, il n’existe pas. L’Autre n’est d’ailleurs pas si vide qu’on le dit : il est certes vide d’un sujet (et encore, ce serait à discuter), mais il est aussi le lieu de la « tradition » !

[1] L’étymologie de « décision » renvoie au ciseau, donc à la coupure.

Vendredi 01 Janvier 2010