Texte de M-J. Segers, intervention à la journée d’étude sur l’identité

Le mirage de l’identité



Marie-Jeanne Segers

25 avril 2015




«La majorité, c’est personne, la minorité, c’est tout le monde »

Gilles Deleuze



La problématique identitaire nous concerne de plusieurs manières, mais je me contenterai de n’en aborder qu’une. La réflexion que je propose fait le pas de l’identité aujourd’hui en souffrance à une réflexion sur la psychanalyse et ce pas se nomme«signifiant». En effet, le drame des identités contemporaines c’est qu’elles doivent aujourd’hui faire «signe» et pas accueillir des «signifiants». La psychanalyse est convoquée par le malentendu de l’identité contemporaine, l’enjeu n’est autre que de reprendre ce «signifiant», car de l’ouverture à ce dernier résultera le quitte ou doubledu mirage de l’identité. En outre, je pense qu’il n’y aurait de clinique à proprement parler «analytique» sans un espace pour ouïr ce signifiant au sens donné à ce mot par Lacan. C’est pourquoi la suite du texte se penche sur ce qu’est le «signifiant» oublié dans les traces de Lacan.


Mon exposé c’est une seule pensée déclinée en trois points1:

1ièrement - L’identité aujourd’hui décline et non plus «se décline» dans la dispersion de son sens. Elle se perd en raison du sens qu’elle donne au sens: le signifiant tendant à se confondre avec le signe de la chose.


2ièmement – Nous assistons à un comique sursaut identitaire du côté de l’Un qui ne résout rien: il faudrait une «prothèse identitaire» proclame Le Monde ou tout au moins un «Kit de solutions». Qu’est-ce qu’une prothèse identitaire? Pourquoi l’identité aurait-elle besoin d’une prothèse? A quoi ressemblerait une telle prothèse? La sémantique s’affole dans l’imaginaire.


3ièmement – L’étalage d’une faillite symbolique éclate dans les attentats-suicides commis par les jeunes générations où s’invitent à lire des suicides mélancoliques où l’imagine-erre; le passage à l’acte devient tentative de suppléance symbolique. Le remède passerait par la mise du monde sur écoute… qui demeure dans le même registre.


L’attention ne manque pas d’être attirée par le fait que les sujets sont nommés «terroristes», «radicalisés», «bipolaires»,«hyperkinétiques»et qu’ils viennent rejoindre les «hauts potentiels» nommés par ces qualificatifs qui désignent mais ne sont pas des signifiants. Les «qualificatifs» expriment la manière d’être, la qualité, comme: bon, grand, blanc, rouge, en aucun cas un sujet. Celui qui se passe de l’autre est dans la logique identitaire et pas dans un processus permanent d’identification2.



L’identité contemporaine



Chaque particularité identitaire surgit, saute aux yeux, s’écrit sur Facebook, s’inscrit de manière indélébile car on ne peut effacer ce qui est sur la toile, et le sujet choisit, avec application et en toute indiscrétion «qui» il veut être: âge, sexe, noms, prénoms, couleur de peau, parents, religion, goûts sexuels, parentalité, conjoints, à définir et changer s’il le souhaite. Il s’embrouille en réalité dans ses propres options. En avril 2015, il n’y aura plus d’abri, pas de cachette ou de secrets possibles pour l’écoute; mais écoute de quoi, de qui?


Le sujet moderne peut créer sa propre identité à volonté, la renouveler, la revendiquer et ensuite en réclamer le changement rapide car les «connections» et «déconnections». Dans tous les domaines du plus insignifiant au plus essentiel, il réclame la liberté d’être ou de ne pas être… un… mais un quoi? Les jeunes, parce que ce sont surtout des jeunes qui prisent ce mouvement ou ceux qui voulant rester jeunes ne constituent pas l’appui alternatif à cette fuite en avant, cette dérive métonymique de l’identité.


Il y a l’«identité» à laquelle le psychanalyste se devait de tendre l’oreille et la tournure contemporaine de sa proclamation. Crispation mêlée d’intolérance presque aberrante au changement et simultanément, proclamation à corps et à cri du trait (mais lequel?) unique qui serait plus Un que un. La religion islamique sert aujourd’hui d’emprunt identitaire insistant dans un imaginaire mélancolique parce qu’elle identifie l’identité au trait tandis que le signifiant est absenté de la culture.



Le Monde


Le Monde révèle les particularités du mirage contemporain.

En février 2015, on peut lire: «… l’offre islamique séduit une jeunesse en mal d’héroïsme. Le discours des jeunes djihadistes témoigne moins de leur attachement religieux que de leur fascination pour une idéologie qui essentialise l’Orient et l’Occident.»

La solution poursuit le quotidien: «La République doit agir pour constituer un islam de France. Le culte musulman en France subit depuis trop longtemps des influences étrangères, ce qui freine sa pleine intégration.» L’Etat français «devrait se saisir d’urgence du problème pour mieux l’encadrer» poursuit le journaliste, car «tout le monde» réclame des «imams républicains formés par l’Etat français ». Michel Foucault se retourne à coup sûr dans sa tombe.

«L’islamisme, à distinguer tout autant des pratiques individuelles et séculières de l’islam que des diverses pratiques traditionnelles, travestirait la religion en une idéologie à caractère totalitaire qui expliquerait tout, répondrait à toutes les incertitudes et définirait l’ordre auquel il faut se soumettre». Une revalorisation narcissique est ainsi possible sur les traces du parcours du prophète Mahomet. Abdel, jeune converti à l’islam, explique ainsi sa conversion: «Je suis quelqu’un qui aime que tout soit maîtrisé, j’aime la sécurité.»


Les propos recueillis dans une enquête sur la radicalisation religieuse révèle que les jeunes qui s’expriment souhaitent évoluer vers un islamisme qui fait de la religion la source des lois et des règles strictes qui ne laissent aucune place aux choix individuels et balayent d’un coup les doutes inhérents à la liberté. Ils auraient pu se raccrocher à d’autres branches: secte, suicide, armée, drogue, poursuit le quotidien. Le phénomène est remarquable par le fait que 40% des radicalisés sont convertis, mineurs d’âge, femmes. Ces sujets, ajoute l’enquête, ont en commun d’être en situation d’échec, en perte de repères, en quête de sens ou d’identité et en rupture avec leur environnement. Le phénomène de radicalisation n’aurait rien à voir avec la religion, car l’observateur déclare qu’il ne s’agit pas de conversion à l’islam, mais d’une conversion au radicalisme. La plupart des radicalisés sont vulnérables, possèdent une dimension religieuse qui ne semble pas réductible par un Etat laïc.


Le prophète auquel s’identifient les jeunes, était issu d’un milieu modeste; il a connu la révélation, puis l’humiliation, la rupture et enfin l’émigration qui aboutit à la conquête et au retour en vainqueur. Ce fondamentalisme est un retour à l’islam des origines dans sa version radicale et violente.




Où est le sujet?


Lacan a une phrase éloquente pour introduire notre propos orienté par la psychanalyse:«Et le sujet n’est-il que le sujet du discours, en quelque sorte arraché à son immanence vitale, condamné à la survoler, à vivre dans cette sorte de mirage qui découle de ce redoublement qui fait que tout ce qu’il vit, non seulement il le parle, mais que le vivant, il le vit en parlant, et que déjà ce qu’il vit s’inscrit en une épos, une saga tissée tout au long de l’acte même? Notre effort cette année, s’il a un sens, justement c’est de montrer comment s’articule la fonction du sujet, ailleurs que dans l’un ou l’autre de ces pôles, jouant entre les deux.» (Séminaire 1961-1962 sur L’Identification, leçon du 20 décembre 1961)


L’exposé de Lacan, dans le même séminaire, éclaire la problématique de l’identité contemporaine de vignettes intemporelles. La démonstration est dégagée pas à pas, en plusieurs leçons relatives à l’opération du signifiant dans la possibilité d’une inscription de l’identité et du «signifiant» sans lequel il ne serait pas d’identité possible. En effet, commençons par le célèbre A=A:«Dire: «A=A» ne signifie pas que A soit identique dans les deux cas. Si c’était le cas («A=A») nous serions dans le domaine du signe et de son identité à lui-même et non pas dans le domaine du langage qui est celui du signifiant où prévaut tout autre chose »3 ( Séance du 13 décembre 1961). Le trésor de la langue française dont témoigne Emile Littré dans son dictionnaire (édition de 1969) est justement stupéfiant sur ce point d’actualité. Le lecteur trouvera en note quelques uns des usages du mot «identité» dans les citations de Littré indiquant la pertinence des propos de Lacan qui affleurent dans le trésor de la langue française4.


Lacan fera ensuite pivoter l’identification autour de la notion de «un» en indiquant, contrairement au sens du dictionnaire de la langue française et même du code pénal, qu’il est injuste de prétendre que «A=A». Cette formule soulève la question d’elle-même dira-t-il parce que: «A est A», dit-il c’est une croyance, ça a l’air de vouloir dire quelque chose, cela fait signifié. En fait, que «A=A» ne signifie rien et c’est de ce rien qu’il s’agit puisque c’est ce rien qui a valeur positive pour dire ce que cela signifie.» Du rien à la disparition, il n’y aurait qu’un pas et Lacan poursuit avec la disparition de la balle.


- Le jeu de la disparition de la balle du petit-fils de Freud et l’articulation inaugurale du «Fort-da» nous enseigne encore ici, car sur le plan imaginaire, on peut dire que la balle «est» mais seulement à la suite de deux apparitions et d’une disparition. De fait, ce qui semble bien causer l’être de la balle, c’est sa disparition. Tel est un secret de l’identification, tout au moins imaginaire de l’identité de la balle: que la balle disparaisse pour ensuite réapparaître est ce qui témoigne de son existence pour l’imaginaire humain mais aussi animal. Est-ce un problème? Non, mais c’est l’occasion pour Lacan de poursuivre la réflexion, car sa chienne, elle aussi, sait que la balle est cachée. En revanche, que sait-elle de son existence de sujet canin?


L’extension de la disparition, du rien, est «essentielle» au signifiant et au sujet humain. La scansion où se manifeste la présence au monde d’un sujet n’est pas simplement imaginaire comme c’est le cas de la chienne. Nous ne nous référons pas à l’autre «mais à ce plus intime de nous-mêmes dont nous essayons de faire l’ancrage, la racine, le fondement de ce que nous sommes comme sujets». Ainsi, la chienne me reconnaît comme le même, dit Lacan, mais «comment s’identifie-t-elle?» Nous n’en avons aucune indication.


Ici apparaît la valeur du signifiant comme tel et sa fonction, poursuit Lacan: dans la mesure où c’est du sujet qu’il s’agit dans l’identité et que, dans ce cas, il existe un rapport entre l’identification du sujet et une dimension différente de tout ce qui est de l’ordre de l’apparition ou de la disparition, à savoir le statut du signifiant. Les différents angles sous lesquels nous sommes amenés à nous identifier comme sujets supposent le signifiant pour l’articuler, même sous la forme la plus ambiguë, impropre, mal maniable et sujette à toutes sortes de réserves et de distinctions poursuit Lacan.


A chaque fois que des sujets sont par la culture ambiante signifiés par des «signes» et non par des «signifiants», la civilisation est exposée à la barbarie. C’est ce que très sérieusement les attentats de «Charlie hebdo» et les autres attentats à sa suite rappellent: la représentation par le trait célèbre le signifiant dans sa particularité sans laquelle il ne serait pas le signifiant. Comment? Lacan montre que ce ne sera pas par ses qualités, ni par ses traits. Par quoi alors? Aussitôt qu’il s’agit du sujet, nous avons à nous interroger sur le rapport de cette identification avec le statut du signifiant. Il semble nécessaire de préciser le statut du signifiant comme tel car c’est de l’effet du signifiant que surgit le sujet. «Rien», «disparition», voici maintenant l’apologue du «pas».


- L’apologue du «pas» et de sa trace vient pour Lacan illustrer un peu plus avant ce dont il s’agit. Notre réflexion fait en effet un pas en avant à chaque fois que la négation «pas» peut être posée dans le «ne…pas». Serait-ce pour cette raison que le «ne…pas» est sur toutes les lèvres terroristes? C’est évidemment une thèse possible à la suite de Lacan: un jeu de mots? Justement, c’en est un mais pas n’importe lequel! La trace de pas qui indique à Robinson qu’il n’est pas seul et le «pas» comme instrument de la négation constituent les deux extrêmes de la chaîne où le sujet peut surgir et nulle part ailleurs, avance formellement Lacan.


Lacan poursuit: «A le saisir, nous arriverons à relativiser quelque chose de façon telle que vous puissiez considérer cette formule, «A est A» elle-même comme une sorte de stigmate, je veux dire dans son caractère de croyance comme l’affirmation de ce que j’appellerai une époque, époque, moment, parenthèse, terme historique, après tout, dont nous pouvons, vous le verrez, entrevoir le champ comme limité. Ce que j’ai appelé l’autre jour une indication, qui restera n’être encore que l’indication d’une identité de cette fausse consistance du «A est A» avec ce que j’ai appelé une ère théologique, me permettra je crois de faire un pas dans ce dont il s’agit concernant le problème de l’identification, pour autant que l’analyse nécessite qu’on la pose, par rapport à une certaine accession à l’identique, comme la transcendant.»


Le signifiant est, au contraire, fécond de ne pouvoir être en aucun cas identique à lui-même.


- Il ne s’agit pas de dénoncer une tautologie, telle que «A est A» ou encore comme «la guerre est la guerre» quoique cette dernière phrase soit intéressante car elle veut dire en fin de compte quelque chose de plus. Elle affirme: «on est en état de guerre»… Peu importe, si ce n’est que cette poursuite s’accomplit avec une efficacité remarquable par l’intermédiaire de la plus profonde imbécillité, souligne Lacan, ce qui doit aussi nous faire réfléchir sur la fonction du sujet par rapport aux effets du signifiant. «Mon grand-père est mon grand-père»… dans ce passage remarquable qualifié par Lacan de passage «du réel au symbolique» opère le constat de l’absence de tautologie dans une telle affirmation. Dans d’autres cas, il peut y avoir un rapport «de l’imaginaire au symbolique» etc. Mais, le but est d’écarter les fausses tautologies qui sont d’usage courant dans la langue. En fait Lacan ne dit pas que le premier A veut dire quelque chose de différent du second A, mais qu’il est inscrit dans A qu’il ne peut pas être A. C’est dans le statut même de A qu’il y a inscrit que A ne peut pas être A. Il dira de son grand-père: «Mon grand-père» Emile Lacan «cet exécrable petit bourgeois qu’était ledit bonhomme, cet horrible personnage grâce auquel j’ai accédé à un âge précoce à cette fonction fondamentale qui consiste à maudire Dieu, ce personnage est exactement le même qui est porté sur l’état civil comme étant démontré par les liens du mariage pour être père de mon père, en tant que c’est justement de la naissance de celui-ci qu’il s’agit dans l’acte en question.» (Leçon du 6 décembre 1961) Il ne s’agit clairement pas d’une tautologie.


A propos du signifiant, F. de Saussure avance que A comme signifiant ne peut se définir sinon que comme n’étant pas ce que sont les autres signifiants. De ne pouvoir se définir que de n’être pas tous les autres signifiants, «ceci dépend de cette dimension qu’il est également vrai qu’il ne saurait être lui-même» ajoute Lacan dans la radicalisation qui le différencie si bien de F. de Saussure justement. «C’est là le vrai support de l’identité», dit Lacan. Pour supporter ce qu’on désigne par signifiant, il faut une lettreet dans la lettre justement, il y a l’essence du signifiant. Voici une nouvelle donnée essentielle que la suite permet d’aborder plus avant.


- L’exemple des pictogrammes chinois est utilisé par Lacan pour démontrer la valeur de la lettre et le fait qu’aucune propriété qualitative n’est apte à faire la différence pour établir l’identité. Ainsi, que les pictogrammes soient bien réalisés ou approximatifs, comme c’est le cas lorsqu’ils sont tracés par un débutant occidental artiste ou non, n’empêche nullement de les reconnaître et de les identifier comme semblables. Car ce qui compte, c’est le trait qui les identifie. Deux séries de caractères, l’une dessinée par un chinois, l’autre par un débutant, sont parfaitement identifiables alors qu’elles ne se ressemblent pas du tout. C’est parce que ce qui fait l’essence du signifiant réside dans le trait unaire. Qu’il soit vertical comme dans les bâtons, ou horizontal comme dans les caractères chinois, il peut sembler que sa fonction exemplaire soit liée à sa réduction extrême de toutes les occasions de la différence qualitative. Toutefois, ce n’est pas encore seulement de cela dont il s’agitdans le signifiant sans lequel l’identité d’un sujet ne pourrait être représentée. L’apologue suivant ramène le rien et la disparition sous un autre mode déconcertant mais cette fois très proche du discours du patient en analyse.


- On voit apparaître une ligne de bâtons qui datent d’il y a 30 000 ans au Musée de St-Germain. Sur un os sont gravés deux traits suivis d’un espace et ensuite une autre série de traits. Nous trouvons là la trace de ce qui est sans ambiguïté, dit Lacan, de l’ordre du signifiant. La trace réside dans cette petite augmentation d’intervalle à laquelle on ne peut pas donner de sens spécial faute d’information. C’est une apparition certaine, mais différente de la différence qualitative. Car la différence qualitative peut même à l’occasion souligner la mêmeté signifiante. Cette mêmeté est constituée de ceci que le signifiant sert à connoter la différence à l’état pur.


«Ce dont il s’agit dans la coche, dans le trait coché, c’est quelque chose dont nous ne pouvons pas ne pas voir qu’ici surgit quelque chose de nouveau par rapport à ce qu’on peut appeler l’immanence de quelque action essentielle que ce soit. Cet être que nous pouvons imaginer encore dépourvu de ce mode de repère5, qu’est-ce qu’il fera au bout d’un temps assez court et limité par l’intuition, pour qu’il ne se sente pas simplement solidaire d’un présent toujours facilement renouvelé où rien ne lui permet plus de discerner ce qui existe comme différence dans le réel? Il ne suffit point de dire (…) que cette différence est dans le vécu du sujet, de même qu’il ne suffit point de dire, «mais tout de même, Untel n’est pas moi!» Ca n’est pas simplement parce que Laplanche a les cheveux comme ça et que je les ai comme cela, et qu’il a les yeux d’une certaine façon, et qu’il n’a pas tout à fait le même sourire que moi, qu’il est différent. Vous direz: «Laplanche est Laplanche et Lacan est Lacan.» Mais c’est justement là qu’est toute la question, puisque justement dans l’analyse la question se pose si Laplanche n’est pas la pensée de Lacan, et si Lacan n’est pas l’être de Laplanche ou inversement.» «La question n’est pas suffisamment résolue dans le réel. C’est le signifiant qui tranche, c’est lui qui introduit la différence comme telle dans le réel, et justement dans la mesure où ce dont il s’agit n’est point de différences qualitatives.» (6 décembre 1961)


Lacan imagine le chasseur du paléolithique qui marque d’un trait ses prises à la chasse. Soudain intervient quelque chose qu’il ne peut pas représenter et il laisse un espace pour marquer le coup. Le Marquis de Sade gravait sur le bois du chevet de son lit ses «coups»: seule la rupture dans la continuité par un espace blanc indique l’événement signifiant impossible à inscrire autrement. C’est peut-être la raison pour laquelle Lacan prolongeait la séance au moment précis où l’analysant n’avait plus rien à dire, où il y avait un «blanc».


Le signifiant dans sa fonction de différence est ainsi différent de la différence qui se fonderait, ou non, sur la ressemblance. Le signe qui représente quelque chose pour quelqu’un suffit à la chienne de Lacan; elle supporte d’ignorer complètement cette différence. Le signifiant quant à lui se manifeste par la différence comme telle et rien d’autre. Il implique donc que le rapport du signe à la chose soit effacé. Les 1 de l’os magdalénien, bien malin qui pourrait dire de quoi ils étaient le signe. Il ne s’agit, dans la théorie des ensembles, ni d’objet, ni de chose, il s’agit très exactement de 1, élément des ensembles. Ce 1 comme tel marque la différence pure.


En quel sens le pas qui est franchi est-il celui de la chose effacée pour notre clinique psychanalytique? Différents «effaçons» donnent à Lacan l’occasion d’explorer les modes majeurs de la manifestation d’un sujet, dans le traumatisme par exemple.


- Dans l’automatisme de répétition se profile l’ombre du trauma. Ce n’est pas son effet traumatique que retient Lacan, mais son unicité. «(…) Celui-là donc, qui se désigne par un certain signifiant que seul peut supporter ce que nous apprendrons dans la suite à définir comme une lettre, instance de la lettre dans l’inconscient, ce grand A, l’A initial en tant qu’il est numérotable, que ce cycle-là et pas un autre, équivaut à un certain signifiant; c’est à ce titre que le comportement se répète pour faire resurgir ce signifiant qu’il est comme tel, ce numéro qu’il fonde.» (Leçon du 13 décembre 1961). L’exemple de la jeune irlandaiseen parle: un père abusif, le destin dans la cure de la patiente où une stérilité se lève à une occasion précise. Elle n’a pas lu Freud ou Lacan; elle n’eut besoin d’aucune explication, interprétation, construction. Pour faire passer le Réel au symbolique. Elle avait trouvé un lieu où déposer «un blanc» du fait que ça parle, parce que «quelque chose, à l’insu du sujet, est profondément remanié par les effets de rétroaction du signifiant impliqué dans la parole.» (Leçon du 10 janvier 1962)

Ceci serait précisément ce qui, aujourd’hui forclos, revient dans le réel à l’œuvre dans le déferlement de violence des attentats-suicides.


L’automatisme de répétition révèle la nature du signifiant: ainsi, Lacan poursuiten disant: «Si la répétition traumatique a un sens, l’incidence répétitive dans la répétition traumatique, c’est pour autant que ce qui se répète est là, non pas seulement pour remplir la fonction naturelle du signe (qui est de représenter une chose qui serait actualisée) mais pour présentifier comme tel le signifiant que cette action est devenue.» C’est en tant que ce qui est refoulé est un signifiant que ce cycle de comportement réel se présente à sa place. Le retour du cycle est la fonction de l’automatisme de répétition; car ce que veut dire l’automatisme de répétition, c’est que ce cycle déterminé où se profile l’ombre du trauma est remarquable non pas tant dans son effet traumatique, mais dans son unicité: celui-là qui se désigne par un certain signifiant que seul peut supporter ce que Lacan appellera l’instance de la lettre dans l’inconscient: le grand A, l’A initial en tant qu’il est numérotable!


Ce cycle là est numérotable et pas un autre; il équivaut de cette manière à un signifiant. C’est à ce titre que le comportement se répète pour faire ressurgir ce signifiant qu’il est comme tel, ce numéro qu’il fonde. La répétition symptomatique a un sens, l’incidence répétitive de la formation symptomatique, c’est pour autant que ce qui se répète là n’est pas là pour représenter la fonction naturelle du signe, mais pour représenter comme tel le signifiant. «Je dis que c’est en tant que ce qui est refoulé est un signifiant, que ce cycle de comportement réel est à sa place.» (Leçon du 13 décembre 1961)


Le 20 décembre 1961, Lacan poursuit: «La fonction de l’automatisme de répétition est là pour faire surgir, pour rappeler, pour faire insister quelque chose qui n’est autre en son essence qu’un signifiant dans sa fonction et tout spécialement cette face qui consiste à introduire dans le cycle des répétitions, la différence, la distinction, l’unité. L’accès hystérique, sur le même mode, sort comme comportement numéro tant. C’est justement en tant que le numéro est perdu qu’il sort, ce comportement. Bien sûr, il est toujours facile de trouver la psychologie de son accès, derrière les motivations apparentes un air de raison, une ombre de motivation. Cependant, ce qui est refoulé, c’est le comportement tant: le Vorstellungsrepräsentanz


La fonction du signifiant en tant que telle est le point d’amarre de quelque chose d’où le sujet se continue. Il s’agirait, dans l’actualité que nous connaissons d’une «radicalisation» qui pousse de jeunes sujets fragiles à commettre des attentats, «actes» qui tranchent une amplification imaginaire échouant à passer au symbolique. A cause d’une méprise, du lâcher prise du signifiant dans une culture de sujets addicts aux connections sans pauses (la phobie de la coupure de la connection), exhibant encore et encore les qualités pour dire son «être», mais simultanément au bord de l’évanouissement à l’idée d’être mis sur écoute.


L’impossibilité qu’il y a de la coexistence simultanée entre «être» quelque «un» et pouvoir en changer lorsqu’on le souhaite, constitue le paramètre d’une «incohérence identitaire» qui sévit aujourd’hui. Les attentats suicides émaillant 2015 ont révélé d’une manière criante la mélancolie, si on se souvient que la mélancolie, consiste à ne pouvoir perdre ce qu’on n’a pas reçu, dans le grand cafouillage contemporain auquel les politiques ajoutent des couches quotidiennes.


C’est en quoi, lorsque Monsieur Melman disait à Paris il y a quelques semaines qu’on ne peut rien dire du Réel puisque c’est précisément conçu par la psychanalyse pour désigner l’ «impossible à dire» qui le définit. Il a raison. Il a ajouté que malgré tout, justement, nous n’avons pas la même conception du Réel que la Science. Cela signifie, précise-t-il, que là où la science peut attendre et voir venir (un bébé par exemple), tandis que le psychanalyste est témoin des effets produits par ce registre dans la mesure où il en ménage les conditions d’émergence. C’est même là son travail: faire valoir la condition pour ménager encore aujourd’hui un abri au signifiant. Cette position devait s’éclairer avec Lacan.




1 L’appui de cette réflexion est la pratique clinique et les lectures de Lacan (Le séminaire sur l’Identification (1961-1962) en particulier et de Ch. Melman, Conclusions des Journées sur Le Réel de la science et de la psychanalyse, Janvier 2015.


2 Écrivait Pierre Kaufmann, il y a fort longtemps dans L’apport freudien, Bordas (1993).


3 «Monas» cité par Euclide, est l’unité au sens précis où Lacan essaye de la désigner et qu’il appelle le «trait unaire»: «le trait unaire en tant qu’il est comme tel support de la différence.» (13 décembre 1961) C’est chez Freud l’«einziger Zug» ou ce par quoi chacun des étants est dit être un «un».



4 Littré (édition 1969) avanceque l’identité est la «qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une. Identité de numéro au regard du même temps exige l’identité de matière » citation de Pascal.

Littré poursuit par une citation de Saint-Simon: «Voilà la Feuillade général d’une armée sur laquelle toute l’Europe fixe les yeux: troupes d’élite, officiers choisis, trésors d’argent, en un mot, désir et exécution, identité de choses (c’est-à-dire que le désir et l’exécution n’étaient qu’un), Saint-Simon, 158, 79. Littré multiplie les citations.«Identité: ce terme scientifique ne signifie que même chose: il pourrait être rendu en français par mêmeté.» Voltaire, Dictionnaire philosophique. Y a d’l’un.


Dans la jurisprudence apparaît, lorsqu’il s’agit d’attribuer des méfaits, la «reconnaissance d’une personne en état d’arrestation, d’un prisonnier évadé, d’un mort, etc. Lorsqu’il s’agit d’établir l’identité d’un condamné ou alors dans le cadre de la médecine légale. Le «bien» de tous vient ici se soustraire derrière le «mal» singulier: le bouc émissaire, l’intrus est seul et isolé; il faut pouvoir le désignerpour qu’il porte seul les malheurs qu’il engendre.


Les questions d’identité se posent ainsi lorsqu’il s’agit de déterminer: 1° si un individu est bien celui qu’il prétend être, comme lorsqu’un absent reparait et réclame ses droits de famille; 2° s’il est celui que l’on présume reconnaître et auquel s’adresse une question judiciaire; enfin 3° si le cadavre ou le squelette soumis à l’examen est celui de tel ou tel individu présumé victime d’un assassinat ou d’un empoisonnement.» A chacun ses tracas et ses cadavres, la singularité que nous avons aujourd’hui retenue dans «identité» surgit lorsqu’il s’agit de se démarquer d’une tare.


Ce n’est qu’en cinquième position dans les sens donnés par Littré à «identité» qu’intervient l’expression «la conscience qu’une personne a d’elle-même», la signification qui nous vient à l’esprit aujourd’hui. Il importe de se souvenir qu’elle n’est pas la seule, qu’elle est venue tardivement et dans un contexte de culpabilité ou de tromperie dont elle n’est à la vérité jamais sortie. Ainsi, Voltaire a dit: «C’est la mémoire qui fait votre identité; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme?» Dictionnaire philosophique sur la Résurrection. J.J. Rousseau: «La mémoire étend le sentiment de l’identité sur tous les moments de son existence (de l’individu).»




5 Le chasseur marquant ses prises est imaginé à cette occasion.


Samedi 25 Avril 2015