Une Insuffisance géniale

Quand le thème a été proposé, j’ai accepté volontiers l’exercice qui consiste à réfléchir sur un thème et tenter de transmettre cette réflexion. Je dois avouer qu’au début j’étais perplexe me disant : « mais que peut-on faire de ce terme ? Comment peut-on en faire une conférence ou un exposé dans la mesure où ce n’est pas un concept ? » Quand vous avez un concept, c’est plus facile : vous allez voir ce qu’il signifie et puis vous affinez. Avec le mot « vulnérable » on tombe dans le bain de la langue. Il faut réfléchir ; je ne regrette pas d’avoir tenté l’exercice parce que ça m’a fait travailler et réaliser certaines choses que j’ignorais ; ce qui est intéressant c’est que ma réflexion n’est pas sans lien avec ce qu’a dit l’orateur précédent, M. Ramirez.

J’ajouterai tout de suite une nuance puisque mon abord est plutôt celui de l’individualité du sujet, de la parole singulière plutôt que de la philosophie et de la position de ce que dit le philosophe. Je prends pour point de départ la clinique et ce que des années de pratique clinique m’ont enseignée. C’est différent. La réponse et le lien que je fais avec ce qui précède est le suivant : de l’autonomie et de l’indépendance, nous n’en n’avons pratiquement aucune. Je pense que M Ramirez ne me contredira pas si je propose que ce soit pour cela qu’on a énoncé de grands préceptes et de grands principes. C’est parce qu’il faut les mettre en valeur, les organiser, car ils ne sont pas spontanés. Ainsi, l’autonomie des enfants, je demande à voir, celle des adolescents encore moins, quoique sur un autre mode ; quant aux adultes, ce dont ils témoignent, c’est plutôt de leur dépendance à un certain nombre d’objets et d’habitudes.

J’en viens à la vulnérabilité où j’ai pioché les idées que je vous propose. Les organisateurs ont eu cet abord un peu étrange qui consiste à mettre un point d’exclamation et un point d’interrogation dans le titre Tous vulnérables !? Ma réponse est : la vulnérabilité nous concerne tous. Toutefois, et c’est là que cela devient intéressant, il s’agit d’une faiblesse certes mais ce n’est pas seulement une faiblesse, c’est une ressource, voire même un génie. D’où mon titre : Une insuffisance géniale. Le génie de l’être humain, tout ce qu’il a pu faire de génial (que ce soit des inventions techniques, morales, médicales, physiques, tout ce qu’il a pu inventer, les arts également), tout cela vient de cette faiblesse qui pousse l’homme à créer. C’est au fond l’animal le plus étrange qui soit. Le génie de l’être humain tient à sa fragilité, à son dénuement et à son énorme potentiel de création. L’être humain est affecté d’une insuffisance géniale. C’est le manque qui, sous différentes formes, l’anime et l’inspire.

Il y a plusieurs termes sur lesquels je me suis trouvée à revenir de façon répétitive. Un de ces termes est le manque qui a un statut très ambigu aujourd’hui puisque nous sommes dans une société du « trop » alors que le manque devrait être ménagé comme le noyau créatif de l’être humain. Le manque est une indication extrêmement importante dans l’écoute que l’on accorde à quelqu’un. Deux sens sont possibles : laisser le manque advenir, puisque c’est souvent de cela qu’on vient nous parler, et préserver ce manque, lui laisser une place sans vouloir intervenir, trouver des solutions, boucher, et être trop vite dans le care dont M. Ramirez a parlé. Respecter le manque de l’autre est une façon d’être sensible à lui et de le soigner.

La deuxième définition du terme « vulnérable » est intéressante. On dit : « Seul quelqu’un de sensible est vulnérable ». Cette qualification est donc éminemment empreinte d’humanité car elle résulte de la sensibilité de l’homme. Ces facettes se manifestent de plusieurs manières. Vous avez au sein de chaque individu un nœud d’instances personnelles. Tout le monde les connait parce qu’elles sont entrées dans le langage courant : le Moi, le Ça et le Surmoi. Il y a donc des instances personnelles qui sont à l’œuvre auxquelles viennent s’ajouter des singularités différentes. Car c’est aussi une observation que vous ferez dans l’écoute, et je vous encourage à accorder toute votre attention à considérer à quel point un individu peut être différent d’un autre sur un modèle qui paraît simple puisqu’après tout nous nous ressemblons à peu de choses près très fort, nous, les êtres humains, même si l’on considère la partition entre homme et femme. Nous nous ressemblons et pourtant il n’y a rien de plus différent d’un être humain qu’un autre être humain en ce qui concerne son monde intérieur : avec l’écoute de chaque sujet s’ouvre un espace intérieur inattendu. Une longue pratique clinique m’autorise à m’avancer dans ce qui va suivre. Il faudrait, à chaque fois que l’on écoute quelqu’un, être prêt à entendre une singularité inimaginable. Cela signifie deux choses : il faudrait mettre sa propre personnalité entre parenthèses et ensuite s’abstenir de conclure trop vite. Ce n’est pas parce qu’on connaît un grand nombre de personnes et de situations qu’on a déjà compris. Il faut énormément de temps pour entendre qui est la personne qui nous parle, de quoi elle veut nous parler et ne rien vouloir en dire. Le fait qu’il y ait des instances singulières si différentes et si différentes de nous est un point sur lequel je voudrais insister.



J’ai réfléchi cet été, j’ai pris le mot « vulnérable » dans ma valise pour les vacances et surtout j’ai écouté le discours courant. Je me suis servie des éléments qui sont passés dans la presse, la télévision ou la radio pour illustrer mes propos et mettre à l’épreuve cette notion de vulnérabilité. J’en ai déduit quelques thèmes. Le premier thème est la barbarie contemporaine. Le deuxième, l’institution. Bien entendu, il y a Télé-Accueil mais pas seulement, il y a aussi des Etats, des Institutions internationales qui tissent un réseau de solidarité. J’aborderai le thème de la jouissance parce que je trouve que les psychologues et psychanalystes qui lui ont donné un sens original sont trop évasifs à ce sujet. La jouissance est un phénomène paradoxal chez l’être humain. Je pense qu’il est souvent question de cela dans les événements de cet été, mais pas seulement. C’est un thème auquel il faut être attentif lorsqu’on écoute parce que, même dans le plus grand malheur, la plus grande détresse qui nous est confiée, ce qui anime quelqu’un peut être de l’ordre de la jouissance. Je trouve qu’avoir cette notion en perspective est important. Je dirai finalement quelques mots de l’identification qui nous accompagne en toutes circonstances dans les écoutes.



La barbarie contemporaine

Dans une société en perdition de solidarité humaine élémentaire, seuls des réseaux tels que Télé-Accueil peuvent contrer la dérive de la souffrance vers la barbarie. On ne cesse de s’étonner tant elle est extrême. Quelques exemples. Le 19 août 2014, un journaliste américain est décapité et exposé devant une caméra qui filme en live l’événement dans sa totalité. Le film est relayé dans le monde entier sur la toile en direct, visible par tout public. Ou alors par pudeur, on montrera une photo pour signifier qu’on ne montrera pas la suite par crainte d’une identification de masse à cette barbarie. Cela, même voilé, évoque la barbarie.

Le comble de la barbarie, je tape sur ce clou, prend racine dans notre vulnérabilité. Le comble de la barbarie, c’est le progrès de l’homme détourné vers sa destruction. L’homme, c’est tout à fait exceptionnel dans les espèces animales, est son propre prédateur. La victime n’est pas un soldat en guerre, mais un journaliste qui réalise un travail d’information. L’événement est détourné par des bourreaux au profit d’un terrorisme international qui aurait nom de religion. Massacrant et persécutant ceux qui ne partagent pas leurs convictions, les terroristes déclarent se rapprocher de Dieu. Mais quel Dieu parlerait ainsi ? L’enquête révèle que le bourreau est britannique. Des sujets s’en vont ainsi épouser des causes étrangères au nom de la religion, par dizaines, par centaines. L’identification se développe en psychologie des masses, en mouvement collectif. Comment la psychologie peut-elle expliquer une chose semblable ?

Nous vivons dans un monde cruel où il faut être et rester, quel que soit le prix à payer, jeune, sportif, créatif, génial, avoir la vie devant soi, être connecté à « toutes les jouissances ». Dans le même temps, le discours diffuse les informations, images à l’appui : meurtres de civils, d’enfants, mutilations, suicides, etc. à Gaza, en Irak. C’est un peu impertinent mais c’est la succession réelle des informations de cet été 2014 ; les convois humanitaires sont soupçonnés d’envoyer « du sparadrap ». Quelle est cette impuissance des convois humanitaires ? Quand ils ne sont pas suspectés de transporter des soldats ou des armes.

La diffusion répétitive de ces nouvelles dans l’intimité de nos vacances d’été laisse un sentiment schizophrénique de dédoublement : écœurant, incompatible, progressivement et insidieusement indifférent. C’est l’heure de l’apéro avec des amis tandis que nous sommes nourris plusieurs fois par jour par des images d’atrocités que rencontre l’œil aveugle d’une caméra à la recherche d’images toujours plus nues, plus crues. A chacun de retourner comme il le peut à l’insouciance de ses vacances et à ses petites jouissances anodines. Pour y avoir prêté attention cet été, force est de constater que celui qui y arrive est doué ou cynique ! Devons-nous devenir cyniques ? Nous sommes plus vulnérables dans l’activité la plus innocente des vacances qui consiste à suspendre quelques jours le rythme insensé qu’impose notre « soi-disant » civilisation.



Ensuite il y a eu une commémoration grandiose à Toulon. Avez-vous vu le spectacle ? C’était merveilleux. Les gens sont venus nombreux pique-niquer en famille. Il fait très beau. Il y a des avions, des bateaux et on célèbre : « Que c’est beau 14-18 ! »… Un journaliste américain est décapité.

Et puis, il y a cette histoire extraordinaire que j’ai intitulée : « Genie, you’re free ! ». Est-ce que cette phrase vous dit quelque chose ? C’est ainsi que l’on a parlé dans la presse du suicide de Robin Williams. Je trouve exemplaire, et vous allez tout de suite comprendre pourquoi, le suicide de Robin Williams intervient à la même époque. Cette phrase « Genie, you’re free ! » apparemment passée à la télévision et dans la presse américaine a été pointée du doigt avec la plus grande sévérité par les associations de lutte contre le suicide et par l’Organisation mondiale de la Santé. Cette phrase pourrait encourager des gens, dans la mesure où elle est positive, à se suicider suivant ainsi l’exemple de Robin Williams.

L’histoire de cette phrase est la suivante. Robin Williams la prononce prêtant sa voix au génie dans le film « Aladin ». Lorsque le génie s’échappe de la fameuse lampe, Robin Williams dit « Genie, you’re free ! » (« Génie, tu es libre ! »). C’est ainsi qu’un journaliste eut l’idée de ponctuer la nouvelle extrêmement triste du décès de l’acteur dans la presse, par cette citation touchante. Cette reprise a été jugée offensante par ce qu’il faut bien appeler une censure. Il est vrai que la phrase révèle un double sens ; le mot d’esprit et l’humour sont souvent porteurs de messages inouïs, même parfois révolutionnaires. Robin Williams se suicide ; l’étouffement et la pendaison signent un suicide mélancolique. Un « comique » est mort, un spécialiste de l’humour, un clown triste. C’était un grand monsieur. Il a fait rire le monde entier. Les chaînes de TV passent des extraits de films irrésistibles et drôles. Il amusait les soldats au Vietnam. En pleine guerre, on rit ; du fond d’un naufrage, on rit encore.

J’avais prévenu que j’allais insister sur la question du manque. L’humour, l’esprit et le comique font partie d’un art qui joue de et sur l’insuffisance géniale. Ainsi, le mot « esprit » dont j’ai parlé à plusieurs reprises est une excellente illustration du jeu sur l’équivoque des mots qui est le fondement même de la possibilité thérapeutique de la psychanalyse par la parole, mais pas seulement. Dans l’esprit, le comique et l’humour c’est le manque qui fait rire, qui libère avec plus ou moins de bonheur. C’est l’art de construire quelque chose d’extrêmement humain à partir d’une insuffisance géniale. Donc, évidemment, la sublimation de l’humanité vulnérable se fait sur la base du manque dans la littérature, la danse, le cinéma. Mais il arrive un jour où il ne suffit plus d’amuser les autres car le naufrage personnel prend le dessus : la tristesse, la perspective d’une maladie invalidante (Robin Williams avait un Parkinson avéré), la vieillesse et la dépendance. Il est à mes yeux un paradigme de la sublimation de la vulnérabilité humaine au sens où il a fait de son traumatisme un art qu’il a fait apprécier du monde entier. Un jour, ça n’a plus eu de sens pour éponger un immense désarroi. Peut-être est-ce en raison d’une épreuve inattendue et mal préparée : l’âge qui avance mais surtout la maladie puisque nous sommes dans un monde où il faut être jeune, sportif etc.

L’acteur avait fait une déclaration touchante pour les oreilles d’un clinicien. Il a déclaré à la presse : « Savez-vous comment j’ai fait pour devenir drôle, amuser et développer ce talent extraordinaire de faire rire ? Et bien depuis ma petite enfance, j’imitais ma grand-mère pour faire rire ma mère ! ». C’est fantastique, ça ne s’invente pas. Mais il a perdu progressivement sa mère, puis son public. La situation a perdu son charme d’humanité. Il a basculé par le passage à l’acte suicidaire hors d’un monde où briller à tout prix était la seule option. Aurait-il simplement « parlé à quelqu’un » et la vie aurait (peut-être) pu recommencer à circuler. Mais, dans la rencontre par la parole, rencontre-t-on l’homme ou le mythe ? Il était bien seul à rendre géniale sa vulnérabilité depuis l’adresse primordiale de son art à une mère dépressive. Il a tiré sa révérence, laissant place à l’authenticité insoupçonnée du personnage qu’il nous laisse découvrir par son acte.

Je vous en ai déjà dit un mot, mais cela parait stupéfiant. Peut-être est-ce la différence entre la psychologie anglo-saxonne et européenne ? L’OMS, la Ligue de prévention du suicide, proposent de rédiger un livre dans lequel serait écrit ce qu’on est autorisé à dire et ce qu’on n’est pas autorisé à dire à une personne suicidaire. Ceci est une question de fond également pour Télé-Accueil. A partir du moment où une telle prescription existe, qu’elle a été dictée par une institution aussi puissante par son autorité que l’OMS ou la Ligue de prévention du suicide : quelle censure pour tous ! La recommandation de s’abstenir de propos positifs (la phrase mise en cause n’est qu’un vœu positif par l’intermédiaire d’une citation) alors que l’actualité diffusée partout montre atrocités, famines, épidémies et déclarations inadéquates ? Finalement, qu’est-ce qui demeure comme liberté de parole ? Que peut signifier dans de telles circonstances une écoute téléphonique ? A mon avis, dans ce cas, elle est probablement rendue pratiquement impossible par le mode d’emploi lui-même. Donc ce que je mets en cause, n’est pas le fait que certains propos peuvent encourager, non la parole, mais la censure. Quand on est en conversation avec une personne suicidaire, il est vrai qu’il faut être très attentif à ce que l’on dit et que des propos optimistes pourraient avoir un effet paradoxal et pousser au passage à l’acte suicidaire. Il n’y a pas lieu de dire : « Ne vous en faites pas, tout ira bien ! » Ça peut arriver, les cliniciens le savent ou l’ont appris à leurs dépens. C’est étrange, comme si opérait une identification ; une identification s’installe et permet à la personne de partir avec cet appui. Le suicide est un acte qui demande un courage important. La presse du 22 août 2014 affirme : « La médiatisation du suicide d’une personnalité peut pousser des personnes vulnérables à mettre fin, elles aussi, à leurs jours. » Ceci pose plusieurs questions sérieuses dont celle des bénéfices attendus de la censure. Les interdits de dire ou d’écrire sont-ils une solution ? Pourquoi ces Institutions ne s’inquiètent-t-elles pas également de la barbarie qui défile avec complaisance à la télévision et sur les ondes, plutôt que de s’en prendre à la citation d’une phrase, d’un souhait, d’un vœu : « Genie, you’re free ! »



L’institution

Je vous ai parlé de la prescription, de la censure, de l’abstention qui est détournée dans ses effets quand elle devient obligatoire et n’a plus la même fonction. Si le premier point de mon exposé était la barbarie contemporaine, le second est l’Institution de Télé-Accueil. Ce second point fait le lien avec le titre annoncé qui était : « S’engager, c’est engager l’institution ». Télé-Accueil ne vous prescrit pas ce que vous avez à dire ou comment écouter. Télé-Accueil institue des écoutes, c’est-à-dire que celles-ci se font dans certaines conditions réfléchies et reconnues par Télé-Accueil. Cela revient à dire que cette « institution » des écoutes fait lien social. Le lien social est peut-être la seule chose qui puisse contrer la barbarie contemporaine.



Lorsqu’on est clinicien et qu’on a un certain âge, on a un point de vue différent sur la vie. Ainsi, je trouve étrange que lorsque j’ai commencé à travailler, le diagnostic de schizophrénie était très fréquent. Actuellement, il a pratiquement disparu, alors que celui de trouble bipolaire devient systématique. Parfois, on utilise simplement l’adjectif et on ne met pas de nom comme dans la déclaration : « Je suis « bipolaire ». Lorsqu’on parle de « maladie bipolaire » : est-ce d’une névrose ou d’une psychose que l’on parle ? On ne sait pas vraiment à quoi on a affaire. C’est devenu le diagnostic habituel qui va très bien avec le monde dans lequel nous vivons, auquel nous contribuons et dont nous sommes parfois les transmetteurs impuissants.

La vogue du terme « bipolaire » est apparue il n’y a pas si longtemps pour désigner le mal du siècle. Avant cela, quoi que ce ne soit pas vraiment reconnu comme une maladie, il y avait aussi le terme très significatif de notre époque : « hyperkinétique ». Que d’enfants médiqués au nom de ce terme ! Mais je vous ferai remarquer qu’aujourd’hui si on n’est pas hyperkinétique on se fait écraser en traversant la rue ; il y a simultanément un encouragement évident à l’agitation. C’est une maladie créée de toutes pièces par notre société de consommation. Cette dernière favorise également différentes addictions à l’alcool et à la drogue. Ainsi une autre personnalité médiatique a mis fin à ses jours : la chanteuse Amy Winehouse. Tant d’autres représentent un message pour une société désertée par la pensée. Car il faut être hypomane, dynamique, drôle, infatigable et créatif ou ne pas être. Il est normal d’être bipolaire parce que nous sommes vulnérables et que les variations d’expression, et de censure, de la cruauté et de la domination humaines produisent à chaque époque d’autres maladies. C’est le nom de notre maladie contemporaine.

On rit… à moins qu’on pleure ; on rit pour ne pas pleurer, créant des feux d’artifice pulsionnels par tous les moyens chimiques. C’est très frappant actuellement : ça pétille, ça flambe comme une passion amoureuse débridée pour s’éteindre tristement dans la mélancolie d’un manque qui ne serait plus créatif. Il faut savoir que Robin Williams avait eu recours à l’alcool et à la drogue. Il avait suivi plusieurs cures de désintoxication. Il a connu tout cela, mais il en était sorti. Quand je parle de « feux d’artifice pulsionnels », je pense que c’est une des promesses de notre société d’offrir cela aux jeunes générations, et cela possède un côté tragique dans ses conséquences. J’ai entendu une émission sur la musique « techno ». Le présentateur déclarait – et il avait l’air de trouver cela génial – que « grâce à la musique techno vous pouvez ne pas dormir pendant plusieurs jours ». Je ne vois pas l’intérêt de la chose ; dormir permet de rêver. Pour apprécier tout à fait la musique techno, il conviendrait donc de prendre des drogues stimulantes comme la cocaïne notamment pour être en bonne forme et battre des records qui consistent à ne pas dormir en écoutant la musique et en dansant !



A l’opposé, Télé-Accueil institue la possibilité d’un lien social dans les modalités particulières qui sont les siennes : la liberté d’écoute et de paroles pour l’humanité qui trouve à s’y nicher. Ce n’est pas la seule institution à le faire. Lorsque l’on parle d’ « institution », on pense à plusieurs choses. Si nous devions nommer la plus grande institution de notre société occidentale, nous dirions probablement : le Droit. Le Droit est un discours écrit dans des codes ; il occupe des bibliothèques entières. La jurisprudence ou les lois, le droit est prononcé et écrit. Le droit est une des grandes institutions qui gèrent la vulnérabilité humaine, celle qui résulte de la relation des êtres humains les uns avec les autres, désignée par Freud comme la plus grande source de souffrance. La vocation du droit est d’assurer cela. Le discours juridique possède peut-être une limite : il ne peut pas légiférer sur le « manque » sans l’annuler. C’est ainsi qu’une « prescription » relative au manque est peut-être impossible, la forme contredirait le fond. Cela explique peut-être les difficultés rencontrées par les décrets sur l’exercice des psychothérapies.

Il y a aussi les Etats et les Organisations internationales. Vous êtes témoins comme moi du fait que les Etats et les Institutions internationales sont aujourd’hui très affaiblies, parfois marquées d’incohérence, d’inconstance, voire en difficulté. Je trouve que c’est plutôt le témoignage d’un échec, d’une impuissance, car si les Institutions qui doivent nous aider se portent plus mal que nous comme en témoigne la « faillite » d’un Etat… Je vous avoue que je n’ose plus trop regarder les émissions sur les chaînes françaises de peur que François Hollande se nuise encore à lui-même, donc à l’Etat qu’il représente. Comment quelqu’un qui a un tel parcours peut-il être inadéquat une fois atteint l’objectif de la Présidence ? Il a les moyens de réussir, la voie était tracée par ses prédécesseurs. Les juristes, par exemple, n’ont pas tellement le choix. Ils font ce qu’ils ont à faire ; ils sont les porte-parole d’un droit existant. Ce qui caractérise les grandes institutions, c’est la nécessité de procéder par prescriptions positives et interdictions.

Par contraste, Télé-Accueil essaye de retisser des liens sans imposer de paroles précises, des interdits de dire ou toute autre forme de censure. Je trouve intéressant de tenir compte du manque inhérent au désir humain et de le mettre en relation avec ce manque qui est à l’origine des appels. Celui-ci est accueilli par l’abstention de solutions ou réponses concrètes, mais avec une grande bienveillance dans l’écoute. Il est certain que dans notre monde contemporain, l’ouverture à la parole permette de survivre. Un espace d’invention est ainsi laissé vide pendant le temps d’un appel, par contraste avec un monde où tout n’est que « prescriptions » à l’exception de quelques « vides juridiques » aussitôt déplorés.

Télé-Accueil se révèle un des rares réseaux qui fasse exister les conditions d’une humanité civilisée. L’intérêt est ici de contribuer à un édifice humanitaire par la parole. C’est une institution qui « institue », crée, entretient avec soin et méthode un tissu social dans lequel pendant quelques minutes exceptionnelles des appelants anonymes vont pouvoir déposer leur infortune à leur guise. D’un tel tissu social, nous manquons totalement et c’est un problème majeur de société. La solidarité pour la solidarité, faire de l’humain avec l’humain, le travail d’un « art de vivre » ensemble constitue un barrage contre la souffrance, car il est impossible de ne pas souffrir du tout. C’est un des paradoxes de l’insuffisance géniale. Même l’artiste qui crée traverse des moments d’angoisse.

L’homme est assez mal programmé pour être heureux. Certes, il peut connaître des moments de bonheur intense mais ceux-ci sont passagers, ou alors il ne vivra qu’un bonheur, tiède bien que plus durable. La souffrance qui menace l’homme à trois origines : la nature, la maladie et les relations avec les autres êtres humains. La nature est aujourd’hui en principe domestiquée, même si de grands cataclysmes sont encore fréquents, voire en recrudescence. Du côté de la maladie, la médecine a fait d’énormes progrès de sorte que la souffrance physique est relativement sous contrôle, pas absente pour autant. C’est du côté des relations humaines que la plus grande souffrance est originaire ; une des expériences qui fait souffrir mais qui demeure un idéal absolu de notre monde, c’est l’amour. Tout le monde est à la recherche de l’amour. Ceux qui ne l’ont pas trouvé, pensent y avoir droit et veulent le trouver de toutes les manières. Si vous regardez des films, lisez des livres, écoutez les gens, vous verrez que c’est une grande source de souffrance, mais nous sommes ainsi faits que le savoir n’y change rien.



Il existe une limite évidente aux effets des prescriptions de l’Etat et même parfois un effet paradoxal qui consiste à affaiblir les citoyens. Il est, dès lors, des sujets, des discours et des paroles qui demeurent « orphelins », ne peuvent être accueillis, ne peuvent être hébergés normalement dans le discours. Tels sont les propos et les appelants qui s’adressent aux écoutants pour des discours intimes, des adresses vitales qui ne trouvent aucun asile dans la vie quotidienne. Télé-Accueil recueille ces paroles sans abris, celles qui ne peuvent se dire nulle part sans méprise. Ainsi, dans une « gratuité » – mais quelle gratuité ? – peut renaître le don avec son obligation de donner et de recevoir que l’anthropologie Marcel Mauss a désignée comme la structure élémentaire de l’échange social. Ce rôle d’accueil est aujourd’hui exceptionnel. Il permet de recueillir gratuitement, en dehors d’un projet commercial, des paroles orphelines, errantes, voire totalement exclues. Ailleurs, nous ne pouvons parler que dans des conditions précisées par le règlement. Il est des choses vitales qu’on ne peut pas dire ; soit ce n’est pas le lieu, soit ce n’est pas la manière et l’on s’abstient… Certains sujets ont trouvé le moyen de construire leur vulnérabilité dans un échange avec les autres. Mais il est des sujets qui sont seuls, qui vivent d’autres situations que vous connaissez certainement si votre métier consiste à écouter les autres. Enfin, il y a ceux qui ne sont, quoiqu’ils fassent, pas entendus. C’est souvent le cas dans la psychose. L’institution de Télé-Accueil leur ouvre également la voie de la parole.



La jouissance

Un film est passé plusieurs fois à la télévision récemment : « Cloclo » avec, dans le rôle de Claude François, Jérémie Renier. Je trouve ce film très attachant et intéressant parce qu’on s’identifie au personnage dans une intéressante mise en scène de la jouissance, en tant que celle-ci possède la particularité de devenir toxique à force d’être intense et démesurée. Cloclo était habité par cette jouissance de l’intensité de la vie qui l’a tué. On y assiste à la jouissance croissante du succès, le public est en délire, jusqu’à l’acte manqué final qui tourne au drame ultime.

La jouissance peut être représentée dans le discours qui vous est adressé par les appelants. Son exercice, préside à certains des malheurs dont ils font part et qu’ils n’arrivent cependant pas à lâcher. L’alcoolisme est un exemple paradigmatique de la jouissance en ce qu’elle a de mortifère. C’est un grand plaisir de boire ; cela devient un plaisir répétitif, un plaisir sans fin, quoique la personne se sente mal et finisse par se détruire par ce qui n’était au départ qu’un simple plaisir. J’attire votre attention sur le concept, vu qu’il est légèrement détourné d’un usage courant où la jouissance serait le comble du plaisir… Il est important d’entendre que le plaisir « normal » est savouré parce que la jouissance est interdite. On ne devrait pas dire : « trop de plaisir », parce que « trop de plaisir » c’est la définition de la jouissance et que la jouissance est mortifère.

La religion, par exemple, se retrouve à interdire la jouissance nommée par les sept péchés capitaux : l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la gourmandise et la paresse. Que sont-ils sinon des plaisirs marqués par un débordement répréhensible ? Ainsi dans l’avarice, à force d’accumuler ses deniers, la personne ne jouit pas du plaisir auquel ce qu’elle possède donne accès ; cela en devient antisocial. La jouissance, en ce que son exercice à d’excessif et d’anti-social, est perceptible dans les perversions. La perversion est l’exercice du plaisir au-delà de son interdit, jusqu’à la jouissance qui nie l’autre et le détruit.

Ce commentaire trop bref indique en quel sens la psychologie clinique inspirée de la psychanalyse, utilise le terme de « jouissance » sans doute au départ emprunté au droit. Jean-Luc Nancy écrivait récemment dans un petit livre sur la Jouissance que « la jouissance de mon stylo signifie qu’il m’appartient et que, dès lors, je peux le détruire si je veux. » L’idée de destruction n’intervient pas là par hasard.



L’identification

L’identification est un mécanisme psychique qui nous concerne tous. C’est un mécanisme spontané, automatique et inconscient qui s’installe entre une personne et une autre aussitôt que l’on est sensible à ce que l’autre donne à entendre ou à voir. L’identification n’est pas un mécanisme psychologique sophistiqué, mais plutôt un automatisme. On s’identifie à l’autre alors qu’on n’y avait même pas songé ; on se retrouve identifié à lui sans le savoir. L’identification est un processus inconscient par lequel une personne rend une partie plus ou moins importante de sa personnalité conforme à celle d’un autre qui lui sert de modèle. Vous y retrouverez l’identification du petit enfant à sa mère. Un petit enfant construit sa personnalité par empathie avec sa mère. La mère sait quand l’enfant à faim ou besoin de quelque chose ; son « savoir » quel qu’il soit sera décisif pour la construction de la personnalité de celui-ci.

Puissante et automatique, de quelle nature est l’identification ? Que devient-elle, une fois installée chez un sujet ? L’expérience montre que dans la pratique clinique cela peut poser problème car s’il faut un minimum d’identification pour entrer en relation, il n’en faut pas trop sans quoi la distance adéquate disparaîtrait. Il y est des circonstances où l’identification vient faire obstacle à une écoute neutre.

Il existe de nombreuses modalités d’identifications. Selon Freud par exemple : « (…) par voie régressive elle devient le substitut d’un lien objectal libidinal, en quelque sorte par introjection de l’objet dans le moi », dans le cas d’un deuil ou de la perte de quelqu’un, comme dans le cas d’un enfant dont le petit chat est mort. Pendant un temps, l’enfant va se comporter comme s’il était le petit chat ; il lape le lait par terre dans l’écuelle. Autrement dit, il s’identifie au chaton. Il a pris en lui la personnalité du chat disparu pour ne pas le perdre : il devient le chat par imitation d’un trait unique. Dans les cas d’un deuil cela intervient de façon manifeste ; c’est un processus normal. Il faut un an pour faire le deuil d’un être proche. Cela passe parfois par une phase d’identification, où l’on écoute la musique que la personne écoutait, on porte un vêtement qu’elle a porté, etc. Le lien est ainsi recréé et maintenu par voie régressive.

Une autre forme d’identification très actuelle et très courante demeure malgré tout peu connue : c’est l’identification des individus dans les foules et les masses. Elle peut être identification dans la haine, c’est la révolution ou dans l’amour, c’est la communion et l’altruisme, le « grand frisson ». L’identité des sentiments d’amour ou de haine se répand par contagion d’amour, de haine, de deuil, de révolte. Vous avez eu l’occasion de voir le déploiement inoffensif de ces identifications à l’occasion du Mondial de football : tout le monde arborait le drapeau belge, portait les couleurs des diables ou buvait de la Jupiler. Le point déconcertant d’une telle identification, c’est qu’une foule entière, tout un peuple, se met à fonctionner comme un seul homme… pour le meilleur ou le pire. Il est des événements historiques gravissimes où ce type d’effet de masse fut à l’œuvre. Il est en effet possible d’hypnotiser une foule par le mécanisme d’identification à un meneur si ce dernier sait tenir les paroles adéquates dans les circonstances favorables : la souffrance d’une crise économique, la désignation d’un bouc émissaire et la présentation d’une autorité forte capable de guider les individus vers un monde meilleur. Dans un tel cas, la barbarie elle-même devient « justifiée ». A ce titre, le monde contemporain est particulièrement fragilisé et a, plus que jamais, besoin d’instituer un abri pour la parole qui ne soit pas totalitaire.



Conclusion

Grâce à l’asile cadré offert à une parole libre demeure le fondement d’humanité, la dignité, civilité, courtoisie, diplomatie et l’écoute respectueuse. Il est vrai, tant la psychologie est complexe, que chacun possède un style d’écoute spécifique mais quelques principes communautaires prévalent pour des raisons éthiques. L’abstention ne veut pas dire le silence. L’autre a besoin de trouver les mots pour se dire ; il ne pourra vous les adresser que si votre abstention courageuse est suffisamment forte et bienveillante pour l’y autoriser du lieu du manque où nait l’humanité. C’est le sens d’une adresse en toute liberté à des écoutants bénévoles, dans le cadre d’une Institution qui rassemble en donnant un statut, permet une adresse à tous ceux qui n’ont pas ou n’ont plus, les moyens d’une démarche individuelle, pour toutes les voix solitaires du monde contemporain.



Marie-Jeanne Segers
Psychanalyste

http://www.mariejeannesegers.com/

Samedi 27 Septembre 2014