« Dancing in Jaffa »

Un monsieur, ayant une longue carrière de danseur derrière lui, revient dans sa ville natale, Jaffa, animé du désir de mettre son art au service d'un rapprochement entre populations de cultures différentes séparées par de multiples frontières.
Il est né à Jaffa, ville portuaire, grosse place exportatrice d'agrumes depuis des temps ancestraux. Elle est située sur la côte méditerranéenne, proche de Tel-Aviv, à mi chemin entre Gaza et le Liban. Dans mon souvenir d'enfant, Jaffa aurait presque pu supplanter le mot orange !
À l'âge de quatre ans, il a quitté le pays avec ses parents. Devenu danseur de salon professionnel aux Etats-Unis, il a été à quatre reprises sacré champion du monde de sa spécialité. On le voit arriver avec sa valise, dans la douce lumière du soir au bord de mer. On est au Proche-Orient. On le verra repartir, seul avec sa valise, quand son projet aura touché à sa fin.
 Un film relate sa tentative de transmettre la joie de danser, en couple, à des enfants que tout oppose mais qui vivent côte à côte sur le lieu même où il vit le jour. La situation politique, qui est encore celle qui prévalait lors de son expatriation, lui a soufflé cette idée généreuse. Son pari est de faire danser ensemble des enfants d'écoles primaires, qui sont tous israéliens.
À Jaffa existent des écoles juives, des écoles palestiniennes et des écoles juivo-plaestiniennes.  Ces enfants n'ont aucun contact. Quelle aventure de les faire se rencontrer ! Il faut vaincre tant de résistances, de préjugés, de vindictes parfois, d'inimitiés qui tiennent l'autre à distance !
On le montre allant successivement et répétitivement dans plusieurs écoles tenter d'emporter l'adhésion des enfants à son projet. Faire danser, ensemble, des enfants, des garçons avec des filles, des palestiniens avec des juifs, cela demande de la patience. Ça sollicite de l'école d'être un lieu potentiellement au delà des frontières, pour faire faire à des enfants, et à ceux qui les entourent, une expérience inédite de rencontre de l'autre. Pour le spectateur, c'est un ravissement d'entendre le bruissement de l'arabe, de l'hébreu et de l'anglais, qui s'entremêlent dans le brouhaha d'une salle gymnastique !s
Il aurait laissé tomber, n'était le gâchis intérieur auquel, dit-il, il aurait été confronté. On s'en doute, cela ne va pas de soi. L'envie d'abandonner fait partie de l'aventure. Rien des frustrations n'est épargné. C'est exigeant pour tout le monde. Cependant, il trouve des relais, dans les directions des écoles, auprès de professeurs, de certains parents, d'enfants plus ouverts à l'imprévu qu'ils ne se sentent tenus par leurs craintes. Et petit à petit ça marche. Un grand concours est organisé, avec un jury professionnel. Toutes les paires de danseurs arrivent ex aequo !, mais une école seulement gagnera la coupe mise en jeu.
« ♫ Entrez dans la danse... ♫»

Un désir moteur, des personnages, dont la ville, un décor qui est le théâtre d'une actualité toujours brûlante, des chemins individuels, un début et un dénouement, toute une histoire dont la traversée change les protagonsites. Les ingrédients d'un récit y sont.
Pourtant, le film est tourné comme un documentaire. C'est fait sans sentimentalisme et sans oeucuménisme. Les enfants et les adultes filmés ne se soucient pas de la caméra qui les filme. Incidemment et sans commentaires, le spectateur est plongé brièvement dans des aspects du quotidien des familles et de la ville.
Ce projet ne prend pas de front les oppositions religieuses, culturelles et leurs traductions politiques. La danse réussit à faire médiation. Les nombreuses différences qui structurent au quotidien les réalités des gens et leurs conséquences sont là. Mais les mères des enfants peu à peu sont conquises, et se laissent aller par delà à partager le plaisir qu'ils y trouvent.
Le jeu aide un enfant à prendre place dans la réalité et lui donne l'occasion de la refaçonner. Depuis cette aventure, plus de mille enfants se sont déjà retrouvés pour danser ensemble.
La dernière séquence montre un couple de ces enfants se promenant dans la barque de pêche du papa du garçon, sur la partie calme du rivage, d'où l'on voit plus loin la mer qui brise. Une  métaphore plus qu'une image.

Michel Heinis


Mercredi 14 Janvier 2015